La parabole des deux fils

(Deux paraboles pour le prix d'une)

(Propositions pour une foi contemporaine)

 

Un homme avait deux fils; et, s’adressant au premier, il dit: Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne. Il répondit: Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla. S’adressant à l’autre, il dit la même chose. Et ce fils répondit: Je veux bien, seigneur. Et il n’alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père? Ils répondirent: Le premier. Et Jésus leur dit: Je vous le dis en vérité, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu. (Matt 21 :28-31)

 

La parabole des deux fils est peu commentée, mal aimée en fait, trop simple, trop moralisatrice, trop évidente. Elle ne pose pas de problème apparemment : faire la volonté du Père, ce n’est pas seulement dire « oui, oui », mais vraiment l’accomplir. On sait bien qu’il ne faut pas se contenter de bonnes paroles, mais qu’il faut agir en cohérence, et le Christ lui-même a bien dit : «  Ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux» (Matt 7 :21). Donc ne nous laissons pas impressionner par les prétendus « bons croyants », ou « bons pratiquants », ceux que Dieu aime, ce sont ceux qui vivent concrètement l’Evangile d’amour, de pardon, et de service dans ce monde.

Et puis on peut se « convertir », même si on s’est opposé à Dieu un temps, l’important, c’est finalement de bien vouloir travailler dans sa vigne in fine. Dieu pardonne, il oublie les fautes passées, les rebellions de la jeunesse et reçoit simplement celui qui finalement lui est fidèle sans qu’il soit question de savoir ce qu’il a fait avant ou si cela fait longtemps ou non qu’il est juste et bon.

Mais cela est un peu trop simple, et n’oublions pas que la simplicité est toujours suspecte dans la Bible : un excès d’évidence requiert toujours un supplément d’enquête, et la Bible est souvent plus maline que nous pouvons l’imaginer. Et de toute façon, lue comme on le fait d’habitude, cette parabole ne s’intègre que difficilement avec son contexte, qu’en est-il des prostituées considérées meilleures que les professionnels de la religion qu’étaient les pharisiens dont il est question ensuite ? On peut supposer que ce soit précisément parce que Dieu ne tient pas compte du passé, mais que même le plus grand pécheur, s’il se convertit est mieux accueilli par Dieu que celui qui se contente de paroles et des aspects extérieurs de la religion. On peut penser en effet que ce sont là les pharisiens qui sont visés : ces juifs intégristes qui étaient extrêmement pratiquants, rigoureux dans l’obéissance aux commandements, ils se considéraient eux comme de bons croyants, parce que toujours en relation avec Dieu et la religion. Mais Jésus les accuse en fait de ne pas pratiquer les œuvres voulues par Dieu qui sont finalement d’agir concrètement dans le monde suivant sa volonté, c’est-à-dire en aimant son prochain, en aidant le plus faible et en donnant au plus pauvre.

Or voici que la plupart des éditions modernes de la Bible évoquent, par honnêteté, un petit problème dans l’établissement du texte : souvent une simple note dit : « certains des manuscrits et parmi les meilleurs inversent les réponses ». Autrement dit, celui qui aurait « fait la volonté de son père » serait celui qui a dit « oui » et qui n’a rien fait. Cela semble évidemment impossible, et l’on suppose que ce devait être une erreur de copiste.

Et si c’était justement cette version qui était la plus intéressante ? C’est possible en effet, il faut juste essayer de comprendre comment cela peut l’être.

Il faut alors supposer les motivations des deux fils. On peut penser que le premier, dit « oui » de tout son cœur à l’appel de Dieu, c’est le cri de la foi, de l’adhésion, de la bonne volonté. Ensuite, peut-être ne parviendra-t-il pas à réaliser ce qu’il voulait, peut être qu’il en a été empêché, peut-être qu’il n’a pas eu la force ou le courage, ou peut-être qu’il a oublié, ou simplement qu’il ne l’a pas fait, même pour de mauvaises raisons. Mais ça, c’est le lot de nous tous, comme nous il est pécheur, oublieux, négligent. Mais voilà, ce qui compte, ce n’est pas le résultat, ce ne sont pas les « œuvres », mais la volonté sincère, la conviction, la « foi ».

L’autre fils, il fera quand même ce que Dieu voulait, c’est vrai, mais il commencera par dire « non », il s’oppose à Dieu, il refuse le projet créateur de Dieu. Ca c’est grave, c’est le péché originel, le péché d’orgueil, le péché contre le Saint Esprit. Ensuite, le texte dit, « il changea d’avis ». Il ne faut pas alors invoquer une quelconque « conversion », mais juste qu’il change d’avis, et finalement fait la chose, non pas parce qu’on la lui demande, mais parce que lui le veut bien. Certes il a fait le bien en fin de compte, mais pas par fidélité.

Or précisément, l’Evangile nous dit que ce qui compte, c’est plus notre « foi » que nos « œuvres », cette parabole va dans ce sens.

On pourrait illustrer cela par l’exemple suivant : selon le judaïsme traditionnel, si quelqu’un a dans sa poche une pièce de monnaie qu’il perd, que cette pièce est trouvée par un pauvre, cela lui est imputé en mérite parce que finalement il a fourni de l’argent à un pauvre même s’il n’en avait pas l’intention. Dans le christianisme, on dirait plutôt que celui qui, voyant un pauvre s’arrête pour lui dire, « mon ami, je compatis avec ta misère, tiens, voici je vais te donner de l’argent pour manger », mais s’apercevant alors qu’il n’a rien sur lui doit repartir en s’excusant, sans avoir rien donné d’autre que son attention, celui-là aura accompli la volonté du Père. Pourtant il n’aura rien donné, rien fait de matériel, mais il en avait la ferme intention, son cœur était pour donner et Dieu regarde au cœur plus qu’à ce que nous parvenons ou pas à faire.

Probablement en effet que la parabole originale était dans ce sens inhabituel. On comprendrait que les copistes n’aient pas saisi et aient voulu retourner la parabole pour la rendre plus logique, plus évidente, ou bien pensante. Mais c’est pourtant comme cela qu’elle est la plus intéressante, la plus radicale. C’est comme cela qu’elle permet de comprendre la suite de ce que Jésus dit à ses disciples : il compare les prostituées, les pécheurs, qui certes ne font pas les bonnes œuvres de la loi, mais qui, peut-être de tout leur cœur, aimeraient aimer, et demandent pardon à Dieu, avec les pharisiens, professionnels des bonnes œuvres, mais qui se placent eux-mêmes au centre de leur religion avec leurs mérites.

Nous sommes sauvés, non par les œuvres, mais par la foi... mais néanmoins ne nous contentons pas de paroles ou de pseudo bonne volonté, et accomplissons la volonté de notre Père, nous avons bien là deux paraboles non pas contraires, mais complémentaires. Et il n’y a peut-être pas à choisir un sens ou l’autre, les deux sont importants et justes.

Il y a ainsi un bon nombre de textes dans la Bible qui peuvent se lire de manières différents. Comme ces images que l’on peut voir à l’endroit ou à l’envers et qui montrent alors un visage qui rit et un autre qui pleure, ou une jeune fille et de l’autre côté une vielle personne. C’est la richesse extraordinaire de l’Ecriture. Et ce n’est pas seulement pour s’amuser qu’il en est ainsi, c’est parce que la réalité de la vie elle-même est dialectique. L’existence est complexe et faite de contraires qui s’opposent ou se complètent. Il n’y a jamais de réponse simples aux problèmes compliqués de l’existence. C’est pourquoi il faut toujours être méfiants face aux opinions trop catégoriques ou simplistes, la réalité est souvent plus complexe. Et nous sommes invités à réfléchir et à penser toujours les différents aspects d’une question avant de choisir pour nous. C’est de notre responsabilité, la Bible ne peut pas faire les choix à notre place, mais en même temps avec la plus grande humilité parce que tout choix d’existence reste toujours discutable. Cela doit nous entraîner à l’humilité et à la tolérance. Et nous devons nous rappeler que nous sommes toujours sous la grâce.

 

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