Conférences de l'Étoile - étés 2001/2002

Les écrivains face à Dieu

 

Paul VALERY

Par Alain Houziaux

 

> Ce que j'aime le plus chez Valéry, c'est sa fascination pour ce qui est "pur" et "absolu". Ainsi, par exemple, il est fasciné par la quête du "moi pur". Il veut débarrasser le moi de sa gangue sociologique puis de sa gangue psychologique, puis même de sa gangue biologique pour trouver le "moi pur", idéal, limite, à la limite extrême d'un processus infini de purification, de désencombrement, d'épurement. "Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre qui joue le moi et le dieu" (Cahiers III). Se débarrasser de tout ce qui nous fait vivre, exister, penser, espérer et qui pourtant n'est pas "moi". Et ce même si ce "moi pur" n'est rien d'autre qu'un "rien" enfoui sous une superposition de gangues inauthentiques de mots, de pensées, d'espérances et d'illusions apprises.

Dans une formule mathématique, il y a le "x" d'une "inconnue". Et de même, dans ce qui me définit, il y a aussi le "x" d'une inconnue. Ce "x", ce pourrait être le "moi pur". Ce "moi pur" est à la fois la pierre angulaire et l'"abyme" de celui que je suis.

Même si on arrive à déterminer et à analyser tous les paramètres de ma personnalité, je suis et resterai cependant l'"inconnu(e)" du "je" (ou du "moi pur") qui a la capacité de récuser comme étant fallacieux et comme n'étant pas "moi" tout ce que l'on prétend connaître de moi sur la base de la gangue de ma personnalité bio-psycho-socio-intellectuelle.

Mais, pourquoi Valéry dit-il que ce "moi pur", c'est "la formule de Dieu" (Cahiers VI) ? L'expression surprend sous sa plume. Un juif ou un chrétien dirait que c'est "l'image de Dieu" (1). Ainsi, pour Valéry, "Dieu" serait le chiffre de l'identité du moi.

Dieu serait le Néant immense qui fait qu'il y a de l'inconnu(e) en moi, de l'inconnu et aussi du vide. Dieu serait un grand "X" qui scellerait en moi un petit "x".

Cette "tâche aveugle" du "x" qui est en moi, c'est à la fois ce qu'il y a de plus impersonnel, de plus universel et de plus intime en moi. A ma mort, la gangue de mes apparences disparaîtra, et ce "x" qui est en moi rejoindra ce Néant immense. Et je cesserai alors d'être un défaut dans la pureté du non-être, pour reprendre l'expression de Valéry.

Un jour, bientôt peut-être, je pourrai, O Dieu, te prier par mon seul silence. Alors, ton Néant splendide unira, à contre-nuit, mon silence enfin advenu à ton éternité immense. 

 

> Il y aurait une autre fascination tout à fait comparable chez Valéry, celle du "réel-en-soi". Pour Valéry, regarder le réel, par exemple le réel-en-soi de cette table brune qui est là devant lui, c'est accomplir également un travail d'"épurement" comparable à celui que l'on peut faire sur soi à la poursuite du "moi pur". Regarder le réel, ou plutôt le contempler dans sa vérité, c'est le débarrasser de la gangue de ses apparences et de tout ce qui le qualifie d'une manière ou d'une autre.

La contemplation du réel-en-soi de la table n'est rien d'autre qu'une ascèse vers une ignorance de plus en plus grande des caractéristiques de ce réel. La contemplation du réel, c'est la purification de la connaissance du réel, pour ne plus sentir que l'inépuisable silence, l'inépuisable anonymat, l'inépuisable indétermination du réel. Lorsque, au lieu de contempler le réel, nous l'analysons, l'activité de notre esprit nous cache la perception du silence du réel à l'état brut. Et c'est pourquoi, pour contempler le réel dans sa réalité pure, il faut renoncer à le connaître. "Voir vrai, c'est voir insignifiant, voir informe. La chose en soi n'a que l'être" (Cahiers IX).

Le regard vrai, celui de l'attention pure, est une perception non conceptuelle de l'indescriptible du réel, du "x" du réel. Je ne sais plus rien de cette table que je regarde si ce n'est qu'elle est là. "C'est le mystère de l'étrange beauté de la réalité pure, des choses qui nous apparaissent tout d'un coup sans nom, sans signification, dans la simplicité absolue et irréductible de leur existence (2)".

 

> Il y a quelque chose de mystique dans cette quête du " moi pur", ou dans celle du "réel-en-soi". Et pourtant, incontestablement, Valéry est un sceptique et un agnostique. Ainsi, ce qui me fascine chez lui, c'est qu'il allie le plus extrême rationalisme à un sens mystique. "Je pense en rationaliste archi-pur ; je sens en mystique" (Cahiers VII).

Valéry fait la différence entre les mystiques et les croyants. Les croyants sont, au fond, des idolâtres, et c'est pourquoi "il y a une bonne chose dans la Bible, c'est l'exécration des idoles" (Cahiers XXII). Et c'est pourquoi , dit-il, "tant que tu reconnaîtras ton désir, ton sentiment, ton attente dans ton dieu, brise ton dieu" (Cahiers XIII).

En revanche, les mystiques sont des voyants qui "sentent vivement dieu comme on sent une proportion, une relation, des forces attachées à des sensations contrastées" (Cahiers XIII).

On notera son insistance sur le terme "sentir". A la fin de sa vie, Valéry découvrira une puissance plus forte que l'esprit intellectuel et que, ne sachant comment la nommer, il l'a appelée le "cœur" (Cahiers XXIX) (3). Et c'est peut-être ce "cœur" qui permet le cœur à cœur mystique avec le réel en soi.

Le "dieu" de Valéry serait une sorte d'invariant pur, l'invariant de l'être ou, peut-être mieux de "l'acte d'être" de la "puissance de l'être", du surgissement de l'être à l'état pur.

Et ce "lieu" où surgissent le monde et la sève de l'être, c'est celui de la transparence d'un immense et invisible "bassin", celui de l'espace, du vide et du silence. L'expérience pure, c'est l'expérience du réel inqualifié qui se détache sur le rien, le vide, le néant. "Tout se peint sur le néant frais…, sur les ténèbres" (Cahiers VII).

Il me semble que, pour Valéry, le mystique c'est aussi celui qui ressent que le réel apparaît comme une île au sein de "la transparence d'un invisible bassin" (Aurore), celui de l'espace, du vide, du silence et de l'éternité. Wittgenstein disait que "Dieu est la manière dont tout a lieu".

En fait le réel naît d'une fracture dans le rien éternel. On peut peut-être même dire qu'il naît d'un retrait de ce Rien éternel que d'aucuns appellent Dieu.

Chez Valéry, on n'est pas si loin de la célèbre formule de Holderlin "Dieu a créé le monde, comme la mer a créé les continents : en se retirant". Dans L'Ebauche d'un serpent, Valéry écrit : "Dieu lui-même a rompu l'obstacle de sa parfaite éternité". Il se fit celui qui dissipe son Principe en "conséquences" et son Unité en étoiles.

Simone Weil a aussi conçu la création comme un acte d'abnégation d'un Dieu qui se retire. Et Victor Hugo lui aussi énonce que "pour créer quelque chose, il a fallu que la perfection créât ce qui n'était pas elle".

En fait Valéry, Simone Weil et Victor Hugo reprennent, sans le savoir sans doute, la pensée du Zohar de la Kabbale juive " : "quand on songe que le Saint, béni soit-il, est infini et qu'il remplit tout, on comprend aisément que toute idée de création eût été impossible sans le retrait" de cet Infini.

Alain Houziaux


(1) Cf Gen I, 26 : L'homme a été créé "à l'image de Dieu".

(2) Judith Robinson, in Entretiens sur Paul Valéry, ouvrage collectif sous la direction de Emilie Noulet-Carner, Mouton, 1858, page 224.

(3) Cf Abraham Livni, La recherche du Dieu chez Paul Valéry, Klincksiek, Paris, 1978, page 223.