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Dieu est comme une gazelle ou le faon des biches

Prédication prononcée le 21 octobre 2018, au temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

Il y a dans le Cantique des cantiques un verset curieux disant : « Mon bien aimé est semblable à la gazelle ou au faon des biches. » (Cant. 2:9). On peut le prendre comme une simple déclaration d’amour, mais aussi comme une affirmation théologique ; en effet, depuis des millénaires, le Cantique des cantiques est interprété allégoriquement comme le chant de l’amour entre Dieu (qui est l’époux) et l’humanité (qui est la fiancée). Jésus lui-même a repris cette symbolique bien des fois dans l’Evangile, et Paul ensuite à son tour dans ses épîtres. Que voudrait dire alors que Dieu soit comme une gazelle ou un faon ? On peut voir là tout un discours théologique nous donnant bien des idées sur ce qu’est Dieu et la manière avec laquelle nous pouvons entrer en relation avec lui.


1. Le premier enseignement est que Dieu est comme un animal sauvage et qui reste sauvage. Il n’est pas comme un chien ou un chat qui est soumis à nos volontés et enfermé dans nos maisons. Dieu est là où il veut comme il veut, il n’est pas comme on le voudrait, il n’est pas à nos ordres, et il est toujours ailleurs que là où on voudrait l’enfermer. Et c’est à nous de tenter de l’approcher. Or dans une forêt, une biche ou un cerf, c’est difficile à observer, il faut beaucoup de patience, de persévérance, souvent on sort pour tenter de voir des animaux en forêt, mais on ne voit rien, pourtant on sait qu’ils sont là, mais ils restent cachés. Il en est de même pour Dieu, il faut pour s’en approcher de la patience, il faut faire silence, prendre son temps, accepter que parfois on tente d’entrer en relation avec lui, par la prière ou la méditation, mais qu’on ait le sentiment qu’il ne soit pas là. Dieu, comme les animaux sauvage se cache. C’est ce que dit le prophète Esaïe dans cette célèbre affirmation : « Certainement, Eternel, tu es un Dieu caché » (Deus absconditus en latin) (Esaïe 45:15). La présence de Dieu n’est pas évidente, il faut une démarche, une approche pour le découvrir, et comme un animal sauvage, on n’en a parfois qu’une vue fugace, on l’aperçoit, ou plutôt on l’entraperçoit. Mais cela suffit pour que l’on sache qu’il est là, et quelle joie quand il nous apparaît, même de loin !

Ou alors on le voit et lorsqu’on veut s’en approcher plus, il disparaît au moment où on croit le saisir, il part pour aller plus loin. C’est cette expérience qui est relatée dans l’histoire des pèlerins d’Emmaüs : Jésus fait toujours mine de vouloir aller plus loin (Luc 24:28), et dès que les disciples le reconnaissent, il disparaît à l’instant. (Luc 24:31).


2. Ensuite, comparer Dieu à une gazelle ou à un faon, c’est dire qu’il est de l’ordre de la douceur. Dieu n’est pas présenté là comme un lion rugissant ou un crocodile, mais comme une gracile gazelle ou un petit faon vulnérable. Cela peut s’entendre dans le sens où Dieu, ainsi que le démontre l’attitude de Jésus dans les évangiles, est plus du côté des faibles que des forts, des humbles, des pauvres, des malades, et pas forcément du côté des arrogants, de ceux qui sont sûrs d’eux ou qui mettent leur confiance en eux-mêmes, dans leurs propres mérites ou leurs propres forces. Ensuite on peut l’entendre même comme une affirmation théologique : nous aimerions tous avoir un Dieu fort, tout-puissant, qui annihile à l’instant le mal, la souffrance, les guerres, un Dieu qui fasse immédiatement justice pour nous défendre ou nous sauver de tout par sa toute-puissance. Mais voilà, Dieu n’est pas ainsi, Dieu n’est pas un Dieu de violence, de force qui s’impose, mais un Dieu de tendresse, de douceur et de paix. Dieu est plus dans l’amour que dans la toute-puissance. C’est aussi de cette manière qu’il se révèle au prophète Elie (1 Rois 19:11-13), quand Elie qui a toujours voulu être un héro de Dieu, combattant pour lui, apprend que l’Eternel n’est pas dans le feu, ni dans les tremblements de terre, ni dans le vent de tempête, mais dans un « souffle doux et subtil » .


3. Cela dit, il ne faudrait pas dire que Dieu n’est que dans la faiblesse. Ce peut être le risque d’une certaine théologie chrétienne de rester fixé sur la croix avec un Dieu faible, vaincu et souffrant. Dire que Dieu ne peut (ou ne veut) pas éliminer le mal, mais qu’il compatit avec le souffrant en s’asseyant à côté de lui pour pleurer avec lui est certes sympathique, mais on a besoin aussi d’un Dieu qui agisse, d’un Dieu qui ne soit pas que faiblesse et qu’au delà de la croix on puisse croire dans la résurrection. Et cette puissance se trouve dans notre verset. En effet, le texte original ne mentionne pas « les biches » comme on le lit dans nos traductions, mais « les cerfs ». Le mot hébreu est au masculin, ce sont les traducteurs qui presque unanimement ont mis de force un féminin, sans doute en pensant que le faon allait mieux avec sa mère qu’avec son père. Mais cet a priori sexiste, s’il est discutable, est en tout cas une erreur théologique, parce que justement, nous avons là un masculin et c’est très important parce que les trois animaux cités font justement la complémentarité totale : le féminin, le masculin et l’enfant. Dieu est tout cela, à la fois père, mère et fils. Certains d’ailleurs se sont étonnés que dans la trinité chrétienne, il n’en soit pas comme dans beaucoup de trinités de l’orient ancien où l’on a justement trois divinités, père, mère et enfant. Chez les chrétiens, il y a le père, le fils... et il semble manquer la mère. A moins que ce soit le rôle joué par le Saint Esprit qui est précisément féminin en hébreu ! Quoi qu’il en soit, nous avons là la féminité, la faiblesse du petit, mais aussi la virilité qui apparaît par la mention du cerf. Cela est d’autant plus vrai que si la gazelle se dit en hébreu « tsévi », (אַיָּל )  ce qui signifie, « l’ornement », « la beauté », donc des vertus que l’on attribue naturellement au féminin, le mot « cerf » en hébreu se dit « ayil »  (אַיָּל ) ce qui, en hébreu, signifie « la force ». S’il y a de la douce et belle gazelle en Dieu, il y a aussi du grand et majestueux cerf ! Ainsi Dieu est beauté, mais il est aussi force. Dire cela n’est pas anodin, c’est une double affirmation théologique essentielle.


Présenter Dieu comme la beauté en soi, nous met dans la lignée des philosophes grecs qui voyaient en Dieu le kalon kagathon : le beau et le bon, le beau et le bien. On peut prendre cela comme définition de Dieu : Dieu, c’est le beau et le bien. En ce sens, il est impossible de ne pas croire en Dieu, à moins d’être totalement nihiliste et de dire qu’il n’y a rien de beau ni rien de bien dans ce monde. Et la foi consiste à croire dans le beau et le bien, non pas seulement pour dire qu’ils sont possibles, mais pour en faire le centre de sa vie et son objectif ultime, son idéal d’existence, c’est vouloir structurer sa vie sur la quête de l’harmonie et du bien, et de se mettre au service de cet idéal absolu.

Dire que Dieu est force est affirmer qu’il est plus qu’un idéal philosophique : aussi une puissance agissant dans le monde. Cet aspect de Dieu est certes plus discutable et c’est peut-être là que se joue la ligne de démarcation entre ceux qui se disent croyants et les autres. Mais il n y’a pas là un choix binaire qui serait soit de croire dans un Dieu tout-puissant pouvant faire tout et n’importe quoi, soit ne pas croire en Dieu. C’est une idée fausse de penser que Dieu est tout-puissant ou qu’il n’est pas. Dieu peut être une force à l’œuvre dans le monde, force cosmique travaillant le monde matériel de l’intérieur, le poussant vers le plus être, vers l’organisé, vers la vie. Certes, cette force cosmique n’est pas très rapide puisqu’il lui a fallu non pas 6 jours mais 13 milliards d’années pour en arriver à l’être humain... et sans doute ne pouvons nous en voir les effets matériels sur le peu de temps que dure notre vie. On peut donc en effet discuter que cette force divine existe, mais beaucoup d’humains peuvent témoigner que cette force est aussi à l’œuvre dans le cœur de l’humain, pouvant le transformer, le renouveler. Vraiment, Dieu n’est pas une simple notion abstraite ou idéale, il est une puissance de vie, de joie, de bonheur, de consolation, d’espérance, d’intelligence et de paix.

Et il y a donc pour le Cantique des cantiques de la puissance en Dieu, certes, il est douceur et beauté, comme la gazelle, mais il n’est pas que faiblesse, il y a aussi de la force de lui. Dieu n’est pas que du côté des faibles ou des victimes, il a aussi à voir avec la grandeur et la majesté. Certes, il n’est pas comparé à un lion, mais le cerf est tout de même le roi de la forêt ! Dieu ne fait que d’être beau et gentil, il est aussi fort, puissant et agissant.


Cependant dans notre texte, Dieu n’est pas le cerf lui-même, ou simplement puissance directe, mais il est dit comme « le faon des cerfs », cela demande aussi quelque explication.

En fait le mot hébreu que l’on a là traduit par « faon », « opher » ( עֹ֫פֶר ) est un mot assez courant dans la Bible, on le rencontre plus de cent fois, et il est toujours traduit par « poussière » et absolument jamais par « faon », il n’y a que dans notre passage où les traducteurs ont cru bon de mettre « faon », sans doute pour essayer d’harmoniser le contexte sans se poser plus de question de sens.

Littéralement, Dieu est donc comme une poussière de puissance, il est comme un nuage de force nous environnant, une présence créatrice qui nous entoure d’une manière un peu imprécise et diffuse, difficile à cerner, mais réelle. Un peu comme en mécanique quantique le nuage quantique de probabilité de présence d’une particule qui est un peu partout à la fois, impossible à déterminer exactement quand à sa place, mais pourtant présente. Il est difficile de dire exactement ce qu’est la force de Dieu ni où elle s’applique précisément, mais on sait qu’elle est là partout et nous entoure.

Et cette « poussière », c’est surtout celle que l’on trouve dans sa première occurrence dans la Bible lors de la création de l’homme, c’est à partir de la poussière que Dieu crée Adam, le premier homme (Gen. 2:7). On le rappelle quand on dit que l’homme est poussière et qu’il retournera à la poussière. La poussière est donc la matière première à partir de laquelle la vie peut être suscitée, Dieu n’est ainsi peut-être pas directement une puissance qui serait à notre service, mais un élément de puissance potentielle, puissance possible qui nous est donné, une source de puissance, l’ingrédient primordial et indispensable à toute puissance, toute force de création ou que nous pourrions avoir grâce à lui en le faisant nôtre.

On pourrait continuer à filer la comparaison d’une manière parfaitement anachronique, mais sans doute pas fausse par le fait que nous connaissons aujourd’hui des aliments en poudre auxquels il faut ajouter de l’eau pour leur rendre leur état naturel. Ainsi Dieu est de la puissance en poudre, et pour que cette puissance devienne effective, il faut lui ajouter l’eau du baptême qui est le signe de la grâce. Dieu est puissance par la grâce qui agit en nous.

Nous retrouvons là la prédication de Jésus avec la parabole du grain de moutarde (Matt. 13:31-32)  montrant que la foi peut être la plus petite des choses apparemment, mais qu’elle est appelée à grandir jusqu’à donner un arbre où les oiseaux (qui représentent le saint Esprit) peuvent venir habiter.

Mais dans tous les cas, Dieu est une promesse de puissance, et de ce point de vue, la mention du « faon » n’était finalement pas si mauvaise, un faon, c’est une possibilité future de cerf, et Dieu nous est donné comme une promesse de grandes choses dans notre vie. Cela n’est en fait rien d’autre que le message de Noël où le sauveur, le Messie, celui qui doit accomplir tous les desseins de Dieu nous est donné comme un petit enfant, là encore, c’est une promesse. Et cela nous enseigne que l’action de Dieu ne se fait pas tout d’un coup, le Royaume n’arrive pas brutalement, il ne s’impose pas immédiatement en donnant tout de suite la paix et tout accomplissement, mais il est offert en germe pour croitre. Le Royaume de Dieu est présence, et les promesses de Dieu viennent petit à petit dans chaque vie qui l’accueille, c’est une réalité qui grandit jusqu’à devenir un accomplissement total de beauté, de tendresse et de force et de puissance. C’est là le principal point d’incompréhension avec nos frères juifs, ils refusent que Jésus soit le Messie parce que selon eux, alors on devrait déjà être dans le Royaume de Dieu où il n’y a plus de mal, plus de guerre et où tout est accompli. Mais nous pensons que Jésus est le Messie en tant qu’il initialise la venue du Royaume, il l’inaugure afin qu’il puisse venir avec notre participation en collaboration avec la puissance de Dieu qui agit dans le monde et dans le cœur de chacun.

Notre Dieu est ainsi : beauté et force, merveille difficile à appréhender, réalité qui reste toujours libre, présence discrète mais essentielle, qui est aussi une promesse, promesse de vie, de fécondité et d’une grande joie.

 

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Cantique des cantiques 2:8-14

8– C’est la voix de mon bien-aimé !
  Le voici, il vient,
  Sautant sur les montagnes,
  Bondissant sur les collines.
  9Mon bien-aimé est semblable à la gazelle,
  Au faon des biches.
  Le voici, il se tient derrière notre mur,
  Il observe par la fenêtre,
  (Son œil) brille au treillis.
  10Il prend la parole, mon bien-aimé.
  Il me dit :
  – Lève-toi, ma compagne, ma belle, et viens !
  11Car (voilà) l’hiver passé ;
  La pluie a cessé, elle s’en est allée.
  12Dans le pays, les fleurs paraissent,
  Le temps de psalmodier est arrivé,
  Et la voix de la tourterelle se fait entendre dans notre pays.
  13Le figuier forme ses premiers fruits,
  Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
  Lève-toi, ma compagne, ma belle, et viens !
  14Ma colombe, dans le creux des rochers,
  Dans le secret des escarpements,
  Fais-moi voir ton visage,
  Fais-moi entendre ta voix ;
  Car ta voix est douce et ton visage est charmant.

 

1 Rois 19:11-13

11L’Éternel dit : Sors et tiens-toi sur la montagne devant l’Éternel ! Et voici que l’Éternel passa ; un grand vent violent déchirait les montagnes et brisait les rochers devant l’Éternel : l’Éternel n’était pas dans le vent. Après le vent, ce fut un tremblement de terre : L’Éternel n’était pas dans le tremblement de terre. 12Après le tremblement de terre, un feu : L’Éternel n’était pas dans le feu. Enfin, après le feu, un son doux et subtil. 13Quand Élie l’entendit, il s’enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte. Or voici qu’une voix lui dit : Que fais-tu ici, Élie ?

 

Matthieu 13:31-32

31Il leur proposa une autre parabole et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde qu’un homme a pris et semé dans son champ. 32C’est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.