Prédication du dimanche 1er mai 1994 au temple de l'Etoile à Paris

par le Pasteur Louis Pernot

Genèse 3, 16 à 19; Psaume 128; Jean 16, 21.

En ce jour où l'on fête le travail, paradoxalement, en ne travaillant pas, je voudrais rechercher la signification biblique du travail. Deux textes importants nous parlent du travail: dans la Genèse il est présenté comme une malédiction et dans les Psaumes, il est vu comme la source-même du bonheur. Il y a là une contradiction qu'il faut lever. On pourrait certes éviter de la résoudre en disant qu'il y a deux traditions différentes, le passage de la Genèse cherchant seulement à donner une origine divine à l'enfantement douloureux de ma femme, et au travail pénible de l'homme.

Cependant, en lisant bien le texte, on se rend compte qu'il ne contient pas exactement ce que l'on a l'habitude d'y voir. Ce qui est la punition, ce n'est pas le travail. En effet, Adam et Ève, avant le péché originel, n'étaient pas dans une béate inaction, il est clairement dit qu'ils y furent placés pour cultiver le jardin et pour le garder. Et de plus le travail ne peut être considéré dans la Genèse comme une mauvaise chose, puisque Dieu lui-même a travaillé six jours pour créer le monde, et s'est reposé le septième jour.

On ne peut donc pas présenter le travail comme une punition, puisque Dieu est le premier à travailler; et même, le fait que l'homme ait à travailler, peut être vu comme une application de ce qu'il est à l'image de Dieu. La vraie conséquence du péché originel, ce n'est pas que l'homme ait à travailler, mais que le travail devienne pénible, et l'enfantement douloureux.

Alors le péché originel serait-il une faute commise il y a quelques millions d'années et dont nous supporterions tous les conséquences? Non, le péché originel est le péché fondamental, l'erreur existentielle de base, qui est à l'origine des maux de toute existence, et que nous répétons tous, jour après jour, le seul péché qui compte: c'est de dire: "je n'ai pas besoin de Dieu, je fais ce que je veux". C'est ce qu'a fait Ève, quand elle prit le fruit, le trouva bon au goût, agréable à regarder, et elle déclara qu'il était bon. C'est comme si nous disions: "Je déclare que cette chose est bonne parce qu'elle me plaît, et donc je ne me soucie pas de savoir si elle est bonne pour le monde, si elle est créative, constructive. Je ne me place pas dans un rapport à Dieu en tant que créateur du monde, mais je me place moi-même au centre du monde". Le message de la Genèse est de nous faire comprendre que chaque fois que nous retombons dans ce péché originel, notre travail devient pénible et nos enfantements douloureux.

Et c'est vrai: il y a en effet deux façons de voir le travail: si on le regarde uniquement vis à vis de soi, c'est effectivement pénible. On aimerait bien gagner de l'argent ou que notre jardin pousse sans se fatiguer. Et si la femme ne considère que son point de vue personnel, elle pourrait refuser de mettre un enfant au monde parce que cela est trop douloureux. Alors que si l'on ne regarde pas à soi mais à Dieu, à l'oeuvre accomplie, tout change: le travail, l'enfantement, deviennent des oeuvres créatrices, l'homme est entièrement pris dans son oeuvre, il ne se pose plus la question de sa peine.

C'est très précisément le sens de ce verset de l'évangile de Jean: La femme lorsqu'elle enfante, a de la tristesse, parce que son heure est venue, quand elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus de sa douleur, à cause de la joie de ce qu'un homme soit venu au monde...(Jean 16:21)

Il est vrai que la femme, en tant que mère, a une très grande place dans la Bible, en effet, la mère, fondamentalement, atteint au spirituel par le don de soi, la gratuité de l'amour, l'ouverture à l'autre. Mais spirituellement, il faut rapprocher les deux rôles de l'homme qui travaille de ses mains, et de la femme qui accouche. Ce n'est en effet pas un hasard si on parle du travail de la femme en couches et du travail de l'homme: ils sont parallèles, il s'agit pour un être de donner naissance à quelque chose qui le dépasse, de se mettre au service de son oeuvre. L'essentiel est d'éviter de ne regarder le travail que pour soi, mais de l'intégrer dans un plan plus vaste.

Il y a une distinction à faire entre le bon travail, qui du point de vue biblique est de prendre part à une oeuvre, et le travail tel que nous le concevons actuellement, uniquement en fonction de sa rétribution. Un chômeur dira "je n'ai pas de travail" alors qu'il peut toujours oeuvrer autour de lui; et, plus scandaleux encore, une mère de famille restant à la maison dira "je ne travaille pas", se sentant dévalorisée par rapport à une autre qui resterait toute la journée devant un ordinateur à une activité stérile. Du point de vue spirituel, travaille celui qui accomplit quelque chose, qui prend part à la création de Dieu, et ...qu'est-ce qu'élever une famille!

Il se peut que la part active de notre travail dans la création du monde se trouve justement dans une activité pour la quelle on est payé; mais il est important de dissocier ces deux notions, sinon on devient vulnérable, risquant de perdre son âme, dans son travail - si l'on en a -, mais aussi dans l'absence de travail, lors du chômage ou de la retraite. Notre vie ne doit pas tenir par ce que nous y faisons, mais par ce à quoi nous la destinons. Il ne faut pas la considérer comme un bien de consommation pour nous-mêmes (ce qui est le péché originel) , mais comme une dimension que l'on met au service d'un acte créateur.

Alors, quel est l'antidote à cette erreur d'évaluation que notre société tend malheureusement à imposer? C'est le Sabbat: Tu travailleras six jours, et le septième jour, tu ne feras rien, tu le sanctifieras, tu le mettras à part pour le consacrer à Dieu. Le Sabbat, c'est remettre les choses en place, relativiser notre activité concrète dans le monde, c'est vivre un instant sans travail pour que nous sachions ne pas confondre notre être et notre faire. C'est vouloir attribuer une importance ultime à ce en quoi nous croyons, ce vers quoi nous nous dirigeons. Si nous perdons notre but, notre travail n'est plus qu'une vaine agitation, et nous sommes en danger de mort parce que toute activité terrestre est contingente, et qu'elle peut cesser à tout moment.

Dieu, lorsqu'il prit un jour de repos, voulut se reposer de l'oeuvre accomplie, et non pas se changer les idées ou se décharger du fardeau de la tâche. Pour nous, le jour du repos devrait être celui où l'on se prive de travailler, pour savoir pourquoi et comment on agit. Il faut relativiser le travail, en se souvenant que nous ne sommes pas définis par notre activité. On ne s'identifie pas à ce que l'on fait, mais à ce en quoi on croit.

Et alors le sabbat nous libère de l'angoisse du chômage, de la retraite, de l'infirmité, ou de la mort , lieu par excellence où nous n'agirons plus dans le monde. Le sabbat, c'est apprendre à se détacher de ce que l'on fait, pour se recentrer sur l'essentiel, se rappeler l'Évangile qui nous dit que nous sommes sauvés, non par les oeuvres, mais par la foi; et faire ensuite des oeuvres en reconnaissance de ce salut qui donne un sens à notre vie.

Ce sabbat, ainsi vécu, donne une importance ultime au travail, puisque par notre travail, nous devenons les collaborateurs de la création divine. Mais la question importante de notre vie est de savoir "comment". Car certes il faut aussi faire vivre sa famille, ce qui est sans conteste prendre part à la création du monde. L'homme le plus heureux est certainement celui qui, dans son travail, arrive en plus à accomplir quelque chose; celui qui ferait son travail même s'il n'était pas payé.

Paul cousait des tentes pour vivre. La loi talmudique ordonnait aux rabbins de travailler, et si ils n'avaient pas la possibilité d'avoir un métier constructif ou créatif, ils devaient alors prendre le travail le plus bête possible, qui ne mobilise pas l'esprit, afin qu'ils puissent penser, méditer la Bible, et prier Dieu tout en le faisant.

Le travail peut être la meilleure ou la pire des choses, selon la façon dont on l'envisage. Si c'est pour soi, le travail est source de douleur et de souffrance, il est stérile, c'est le péché originel. Si le travail est pour Dieu, il devient alors oeuvre créatrice. Et c'est pourquoi le Psaume 128 dit tu te nourriras du travail de tes mains, heureux es-tu. Car au Psaume 127, juste avant, il est dit Si Dieu ne construit la maison, c'est en vain que travaillent les bâtisseurs. Cela ne veut pas dire que les athées ne construisent pas de maison, mais que ce travail est stérile, qu'il n'apporte rien, qu'il n'édifie rien pour l'avenir de l'humanité.

Lorsque Dieu est présent dans notre travail, quel que soit ce travail, il peut être sanctifié parce qu'on le fait pour Dieu: coudre des tentes, serrer des boulons, faire des comptes ou la vaisselle, si vous le faites pour Dieu, ce travail cesse d'être pénible, et devient une part de la création divine.

C'est ainsi que dans le Psaume 128, on célèbre le bonheur dans le travail, et que l'on ne considère plus la douleur de l'enfantement, mais il est dit: ta femme sera là comme une vigne généreuse, et tes enfants seront nombreux autour de ta table: on regarde ce qui est accompli, et non la peine endurée.

Ainsi, nous sommes à l'image de Dieu: alors pendant six jours, travaillez pour Dieu. Que vous soyez bien payés ou mal payés par les hommes, que votre travail soit reconnu ou non, qu'il soit valorisant ou non, contribuez à votre manière, pour Dieu, à l'oeuvre créatrice. Mais le septième jour, ne travaillez pas; et si vous êtes au chômage, le septième jour, ne cherchez pas du travail. Ne vous identifiez ni à votre travail, ni à votre manque de travail. Mettez à part le septième jour (ou un septième de votre temps...), et alors, cherchez pourquoi vous travaillez, et le septième jour recherchez Dieu.

Amen.