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Les contours du Notre Père

Prédication prononcée le 24 juin 2018, au temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

Le Notre Père est fait de 7 demandes : 3 concernant le Ciel et 4 concernant la Terre, nous voudrions ici non pas commenter ces demandes, mais nous intéresser au reste, ce qui, justement n’est pas demande. Donc en fait le début, le milieu et la fin qui forment la structure dans laquelle prennent place les demandes.
 
Début
Le premier mot du Notre Père dans sa langue originale est « Père ». La langue française nous impose de commencer par « notre », ce qui est bien regrettable. Il est beau, en effet, que le premier mot de la prière soit pour Dieu lui-même, et que nous ne venions qu’ensuite. Et dans cet appel : « Père de-nous » se trouve déjà toute une théologie et une annonce de la grâce.

La théologie réside dans le fait d’appeler Dieu « Père ». Certes, ce n’est pas une invention de Jésus, on trouve déjà dans l’Ancien Testament Dieu considéré comme un père, mais c’est au milieu d’autres choses, et Dieu est souvent aussi montré comme un juge, un roi tout-puissant, voire celui qui punit. Le Christ, lui, a fait le centre de sa théologie le fait d’appeler Dieu « père ». Que Dieu soit père veut dire à la fois qu’il est comme notre géniteur, c’est-à-dire notre créateur. C’est affirmer qu’il nous aime inconditionnellement, comme un père ou une mère aime son enfant, et puis qu’il est celui qui éduque et donne la loi, le cadre permettant de s’épanouir dans la vie.

Ensuite donc la grâce, c’est que ce père céleste accepte de se faire nôtre. Il nous accueille et nous reçoit pour ses enfants. C’est pourquoi il est beau que le premier mot de la prière soit « Père ». C’est Dieu qui est d’abord père et qui s’offre à nous, ce n’est pas nous d’abord qui allons chercher Dieu pour qu’il soit notre père. Certes, la foi est importante, mais la grâce précède la foi.

Et ce « notre » nous dit aussi beaucoup d’autres choses importantes. En particulier, si tous les chrétiens appellent ensemble Dieu « notre père », c’est qu’ils se reconnaissent enfants d’un même père, et donc qu’ils sont frères et sœurs. œ Notre Père est donc la prière oecuménique par excellence parce qu’elle réunit tous les chrétiens dans un même lien de fraternité.

Mais cela va même plus loin que ça, parce qu’on peut se demander pourquoi la prière du Notre Père est au pluriel. Nous disons « notre Père » et pas « mon Père ». Certains ont pensé que c’était parce qu’il devait s’agir d’une prière liturgique que l’on dit donc en commun. Mais le contexte de l’évangile de Matthieu va contre cette idée, juste avant le texte même du Notre Père, Jésus dit : « et toi quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton père qui est là dans le secret », puis il enseigne : « lorsque vous priez, dites... ». Le Notre Père peut donc bien être une prière individuelle, et même seul dans sa chambre, le chrétien dit « notre père... donne nous... »  et non pas « mon père... donne moi... ».

On voit ainsi que la prière pour Jésus n’est pas de demander à Dieu un privilège pour soi tout seul, mais de toujours se sentir solidaire des autres. Quand on prie, on prie pour soi, mais aussi pour les autres. Une prière totalement égoïste ne pourrait être une vraie prière chrétienne. Comment un chrétien pourrait-il dire : « donne moi du pain pour moi » en sous entendant que les autres peuvent bien mourir de faim. L’amour n’est-il pas de se préoccuper plus des autres que de soi-même ? Le vrai saint ne pourrait en fait que prier pour les autres, et c’est déjà un grand privilège que de pouvoir s’incorporer soi-même dans les demandes du Notre Père !

Nous comprenons ainsi que la prière est non seulement un moment qui nous met en communication avec Dieu, mais aussi avec les autres. La prière est communion avec Dieu et avec les autres croyants, elle a une dimension verticale et une autre horizontale, comme les deux montants de la croix qui se réunissent sur le don d’amour du Christ. Cela n’est pas étonnant dans la logique de l’Evangile où le Christ lui-même enseigne qu’on ne peut séparer le fait d’aimer Dieu de tout son cœur et d’aimer son prochain comme soi-même.

Et il n’est pas seulement une sorte de devoir moral ou spirituel que de se préoccuper des autres et de se sentir solidaire d’eux, c’est aussi une réalité très profonde qu’on ne peut pas faire son bonheur tout seul dans son coin. Demander pour soi-même est un non-sens parce que mon bonheur même dépend de celui de ceux qui m’entourent. Etre riche est insupportable tant qu’il y a un pauvre à sa porte, et être heureux, c’est avant tout d’être entouré de gens heureux. L’humanité est comme un grand corps et chacun est solidaire et dépendant des autres. Teilhard de Chardin l’a exprimé en particulier en montrant que personne dans l’humanité ne pouvait se sauver tout seul, et que le salut ne pouvait passer que par la sortie de l’individualisme et la prise de conscience de cette interdépendance générale. Dans les autres traditions, les religions de l’inde ont poussé cette idée à son comble en affirmant que l’existence individuelle n’était qu’une apparence trompeuse et que la but était de s’en libérer en se dissolvant dans l’universel.
 
Centre
Dans les textes hébraïques il est habituel que si le début donne le sens global, le texte lui-même se trouve comme centré sur un pivot qui est le cœur du message, la quintessence du texte.
Ici nous avons trois demandes spirituelles, puis trois ou quatre demandes matérielles, et le centre est une affirmation à laquelle on porte trop souvent peu d’attention : « sur la terre comme au ciel ». Nos traductions laissent à penser que c’est la finale de la troisième demande « que ta volonté soit faite ». Mais en fait non. Déjà, bon nombre de commentateurs ont remarqué qu’elle pouvait être distribuée aux trois premières demandes, nous demandons à Dieu que son nom soit sanctifié, sur terre comme il l’est dans le Ciel, que son règne vienne sur terre comme il est évidemment déjà dans le Ciel, et que sa volonté soit faite ici bas de même. Mais on peut surtout penser que c’est une formule indépendante qui fait passer des demandes célestes aux demandes terrestres. D’ailleurs dans la langue originale, le Ciel est mentionné avant la Terre. Ainsi avons nous trois demandes célestes, puis la formule : « Comme au Ciel ainsi la Terre », et on passe aux demandes terrestres. Ces 5 mots en grec sont le pivot qui fait basculer du ciel à la terre et résument tout le prière, et en représentent tout l’enjeu.

Le sens de toute prière est en effet de faire le lien entre le Ciel et la Terre, entre Dieu et nous, entre nos idéaux et la réalité, entre la peur d’aujourd’hui et la confiance que le Ciel nous donne, entre le péché et le pardon céleste, le découragement dans nos actions terrestres et l’espérance céleste.

Prier Dieu, c’est vouloir faire descendre Dieu dans nos vies terrestres, et que tout ici-bas soit fécondé par les trésors du Ciel que sont la grâce et l’amour. S’il en est ainsi, alors oui, nous avons tout le pain dont nous avons besoin, nous avons le pardon, la force de sortir de l’épreuve et l’antidote contre le mal. C’est cela dont nous avons besoin : de vivre tous les jours du bonheur de la présence de Dieu et de sa grâce.

Mais pour que ces grâces se réalisent concrètement dans nos vies de tous les jours, encore faut-il qu’elles soient bien établies dans notre foi. C’est pourquoi le Notre Père commence par les trois demandes célestes, pour qu’elles puissent basculer vers le terrestre en l’arrosant. Prier, ce n’est donc pas tant partir de nos problèmes pour les déplorer ou demander que Dieu les gère à notre place, mais c’est remonter vers notre Père céleste, comme le plongeur remonte à la surface pour chercher de l’oxygène, ou le voyageur qui meurt se soif court vers la source d’eau vivre.
 
Et la fin
Après avoir trouvé tant d’enseignements dans le début et le centre du Notre Père, on peut chercher légitimement à voir ce que nous apprendrait la fin. Or voilà, il n’y a pas de fin. La doxologie que nous utilisons (« Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ») est apocryphe, elle est absente des plus anciens manuscrits de l’Evangile, on ne la trouve que dans des documents de la tradition chrétienne relativement tardive, en particulier dans la Didaché, texte du début du IIe siècle. Le Notre Père n’aurait-il alors pas de fin ? Cette hypothèse est à peu près impossible, on sait aujourd’hui qu’il était d’usage dans le judaïsme de l’époque du Christ de toujours finir une prière en rendant gloire à Dieu, et qu’il était en tout cas impossible de terminer une prière par une parole négative. Il n’est donc pas pensable que le dernier mot du Notre Père soit le Malin, mot qui évoque le diable en personne. Ainsi même si la doxologie n’était pas écrite, Jésus, comme les disciples en ajoutaient forcément une quand ils priaient le Notre Père. On peut penser que les premiers chrétiens le savaient bien, c’est pourquoi rien n’était mentionné, et que l’usage se perdant, la tradition a assez rapidement compris qu’il fallait en écrire une en toute lettre. Celle que nous utilisons n’est qu’une parmi les innombrables variantes qui nous sont parvenues, on peut la considérer comme une doxologie assez standard dans le judaïsme de cette époque.

Le Notre Père a donc bien une fin, mais celle-ci n’est pas écrite, elle n’est pas imposée par le Christ, elle est une action de grâces spontanée et libre que l’orant doit ajouter à sa prière. A chacun d’inventer sa finale en quelque sorte, mais cette finale est très importante. En effet, elle met dans la prière une dimension qui ne s’y trouvait pas : l’action de grâces, et par elle celui qui prie remonte à Dieu. On voit en effet que tout le Notre Père n’est qu’une descente : on part de Dieu, du Ciel, puis on passe vers la Terre pour dégringoler jusqu’au Malin. Il faut bien remonter à Dieu et ne pas en rester dans l’évocation du mal. Mais pour cela, le Christ nous fait confiance. On pourrait dire que pour ce qui est des demandes que l’on peut faire à Dieu, Jésus cadre les choses sérieusement, il dénonce la prière de demande païenne, puis nous explique, afin que nous demandions pas n’importe quoi, ce que nous pouvons demander, mais ensuite pour rendre grâces, chacun peut le faire à sa manière, il n’y a pas de mauvaise manière de remercier Dieu, à chacun de le faire selon son cœur.

Il est dommage ainsi que nous nous cantonnions à la doxologie habituelle, on devrait finir la prière par une action de grâce libre, et dire par exemple : « car c’est à toi qu’appartiennent... » puis à chacun, selon son sentiment de compléter la phrase ad libitum, mais déjà au minimum la grâce, la joie et la paix sembleraient plus « évangéliques » que « le règne, la puissance et la gloire ». Mais ensuite surtout se sentir libre et laisser s’exprimer sa foi.
 
Ainsi cette prière du Notre Père est-elle le lien absolu entre Dieu et nous, lien qui passe par notre communion avec tous les croyants du monde. Il faut prier le Notre Père, tous les jours, c’est la base de la prière, c’est le pain quotidien de la vie spirituelle, la bulle d’oxygène minimale et indispensable pour vivre, la gourde d’eau du voyageur assoiffé, la trousse de survie de l’homme lâché dans ce monde. Il y a dans cette prière toutes les grâces possibles du lien avec Dieu, que ce soit de lui vers nous ou de nous vers lui.

« Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton père qui est là dans le secret, et ton père qui voit dans le secret te le rendra. »

 

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Matthieu 6:5-13

5Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour se montrer aux hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. 6Mais toi quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est dans le (lieu) secret, et ton Père qui voit dans le secret te le rendra.
7En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. 8Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. 9Voici donc comment vous devez prier :

 

Père de nous, celui des cieux
• Sanctifié soit ton nom
• Vienne ton règne
• soit faite ta volonté
Comme au ciel, ainsi la terre
• donne nous aujourd’hui pain
• Remets nous nos dettes comme.
• Que par toi nous n’entrions pas dans l’épreuve
• Mais délivre nous du mal.
Car c’est à toi qu’appartiennent... ad lib