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Où demeure Jésus?

Prédication prononcée le 14 janvier 2018, au temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

Le court dialogue entre Jésus et deux disciples qui le suivaient au début de l’Evangile de Jean est bien curieux, il semble en effet tout à fait trivial, et à première lecture sans grand intérêt, il faut bien le dire. Deux disciples donc suivaient Jésus, celui-ci leur demande « que cherchez vous », ils lui disent alors « où demeures-tu ? », Jésus répond : « venez et voyez », et il est dit que « les disciples vinrent, et ils virent ». Et en plus le texte précise que cela se passait à la 10e heure soit 4 heures de l’après midi, ce qui ne semble pas beaucoup plus intéressant.

On ne peut se contenter évidemment d’une lecture naïve, les disciples se demandant où Jésus habitait, et celui-ci les invitant à venir voir sa maison. Si là était la chose importante, Jean nous aurait dit où Jésus demeurait pour qu’on profite de l’information, mais cela n’a aucun intérêt !

Or il s’agit là des toutes premières paroles du Christ dans l’Evangile de Jean, évidemment donc qu’il y a là quelque chose d’essentiel qu’il nous faut comprendre.

La première lecture qui vient à l’esprit est de penser qu’en fait, Jésus n’habitait nulle part, puisque « Le fils de l’homme n’a pas un endroit où reposer sa tête » (Luc 9:57-58). Donc ce que les disciples ont vu, c’est qu’il n’y avait rien à voir. L’idée est bonne, il est vrai que le Christ n’a pas de lieu, il est partout et nulle part de particulier. Aujourd’hui ainsi, nous pensons que le Christ n’est pas plus présent dans tel ou tel lieu saint, il est partout parce que tout lieu est saint, il est autant dans la rue, dans notre chambre à coucher ou dans le Métro que dans un temple, une église ou une cathédrale. Aucun lieu ne peut enfermer le Christ, parce qu’il est partout chez lui, et on peut le rencontrer en tout endroit. De même et à sa suite, le croyant ne doit pas se laisser enfermer par le lieu où il habite, son identité ne peut se réduire à une nationalité humaine, il est citoyen de Dieu, et finalement dans ce monde il doit toujours se considérer comme un étranger. Le croyant, à l’image des patriarches est « étranger et voyageur sur cette terre » (1 Pierre 2:11), il sait qu’il n’est qu’une buée, une vapeur qui passe, et qu’aucun lieu ne lui appartient, et il n’appartient à aucun lieu terrestre.

Mais il n’est pas sûr que l’on puisse s’arrêter là : Jésus dit « Venez et voyez » et ensuite le texte dit : « ils virent où il demeurait », les disciples ont donc vu quelque chose, pas rien en tout cas. Et ce qu’ils ont pu voir, c’est le Christ, parce Jésus ne demeure pas dans un lieu physique, il demeure en lui-même, il est le propre lieu de sa demeure, comme disaient les philosophes antiques, « le sage est tout ce qu’il a », il n’a pas besoin d’un autre lieu pour être. Dans le Judaïsme, « le lieu » désigne le Temple, Jésus devient lui-même le temple de l’habitation de Dieu, et aller suivre le Christ, c’est s’approcher de la demeure même de Dieu.

Et sans doute que plus particulièrement, le Christ ne se trouve pas dans un lieu géographique, il habite dans le cœur du croyant qui vient à sa suite. On peut expérimenter concrètement le Christ en le suivant et en vivant à sa suite. Ainsi serait-on tenté de dire à quelqu’un qui voudrait aller sur les lieux saints comme le saint Sépulcre pour être plus proche du Christ, qu’il serait beaucoup plus proche du Christ en donnant le prix du voyage aux pauvres qu’en allant sur un faux lieu saint reconstitué et transformé en une sorte de Disneyland pour touristes !

Mais on ne peut pas se contenter de cette réponse subjectiviste, parce que le texte dit que DEUX disciples vont et voient. Or dans la Bible, quand deux témoins sont là, c’est que la chose est avérée et objective. Il y a donc quelque chose à voir et on ne peut pas juste dire que Jésus demeure dans la foi du fidèle. Heureusement d’ailleurs que Jésus peut demeurer par lui-même sans avoir à dépendre de ceux qui croient ou non en lui.

Et puis on peut remarquer que le vocabulaire utilisé dans le dialogue n’est pas neutre, les mots sont même des mots très chargés de sens. En particulier, dans l’Evangile de jean, le verbe « demeurer » intervient souvent dans des contextes extrêmement forts : Jésus affirme : « Le père demeure en moi » (Jean 14:10), il dit aux disciples : « Que vous demeuriez en moi... » ( Jean 15:4 ) et  « Demeurez dans mon amour » (Jean 15:9), ou encore dans la première épître de Jean : « Qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. » (1 Jean 2:17). De même le verbe « voir » concerne souvent Dieu : « Le père, personne ne l’a jamais vu » et  « Qui m’a vu a vu le père » dit Jésus, ce qui va dans le sens de la guérison de l’aveugle né en particulier. Et donc on peut penser que dans ce dialogue semblant un peu trivial, il est en fait question de grandes questions de théologie, de telle manière qu’en fait nous avons là comme tout le programme de l’Evangile de Jean lui-même avant même que Jésus commence à agir.

Il faut pour le comprendre revenir à l’ensemble du dialogue.

Au départ donc, il se trouve des personnes qui suivent le Christ que l’on peut identifier à tous ceux qui se disent chrétiens. Et arrive pour elles une découverte fondamentale qui va changer leur vie. Cette découverte elle sera déclenchée par la question du Christ : « Que cherchez vous ? ». Cette question est curieuse. Dans l’Evangile de Jean, le Christ est montré comme omniscient, il sait tout, et en particulier les pensées les plus secrètes des uns et des autres. Ce n’est donc pas pour se renseigner que Jésus pose cette question, mais pour que les disciples eux-mêmes se la posent. C’est là la question fondamentale que tout croyant doit se poser : qu’est-ce que je cherche en fait ? Qu’est-ce qui est essentiel pour moi, vital ? Après quoi essayai-je de courir ? Que voulai-je obtenir ? Cette première parole du Christ dans l’Evangile de Jean en est comme le portail permettant d’aller plus loin dans la bonne nouvelle : il faut savoir ce que l’on veux de la manière la plus profonde et essentielle dans son existence. Cette question est une bonne question que chacun devrait se poser sans cesse pour recentrer sa vie sur l’essentiel et éviter de courir de vaines et fausses préoccupations.

Bien sûr, on devine que les mauvaises réponses sont : l’argent, le pouvoir, la réussite sociale ou l’apparence. Les disciples eux ont une particulièrement bonne quête quand ils demandent : « Où demeures-tu ? ». Il ne s’agit pas là de connaître l’adresse postale de Jésus bien-sûr, d’autant que « demeurer » dans le grec de Jean est rendu par le verbe « μένω » qui ne signifie pas « habiter », (il y a d’autres mots en grec pour cela = « σκηνόω » ou « κάθημαι » ), « demeurer », signifie ici « rester », « durer », et est souvent mis conjointement avec « éternellement », en particulier, c’est Dieu et tout ce qui est lié à lui qui « demeure éternellement ».

Voilà une bonne recherche : vouloir aller vers ce qui demeure, ce qui ne passe pas avec le temps, ce qui dure et qui vaut vraiment quelque chose, c’est la recherche de ce qui est éternel. Dans notre vie, tout passe, tout coule (« Πάντα ῥεῖ » comme disait Héraclite). Tout est sujet à caution, et condamné à passer ou à disparaître. Il est bon alors de chercher dans notre vie ce qui est stable, ce que rien ne peut mettre en danger ou faire disparaître.

Or notre tendance, c’est de vouloir donner une impression de stabilité à notre vie par la possession, et le risque est de mettre sa confiance dans sa « demeure », une maison faite de main d’homme (qui est condamnée à ne pas demeurer). Ainsi le Psaume 49 dit-il : « 11Car on le verra : les sages meurent, L’insensé et le stupide périssent également Et laissent leurs biens à d’autres. 12Ils s’imaginent que leurs maisons subsisteront toujours, Et leurs demeures de génération en génération, Eux qui avaient donné leurs noms à des terres. 13Mais l’homme qui est en honneur n’a point de durée, Il est semblable aux bêtes qui périssent. » (Ps 49:12,13). Et d’autres Psaumes encore insistent sur cet aspect passager de la vie humaine, comme le Psaume 102 qui l’oppose au fait que Dieu seul demeure éternellement.

Pour répondre à la quête légitime des disciples, Jésus leur dit : « Venez et voyez » : si on veut trouver l’essentiel, il faut aller vers le Christ et le suivre. Il y a deux enseignements en cela.

D’abord qu’il faut venir, sortir de soi pour trouver l’essentiel. On ne peut trouver quoi que ce soit de valable en restant dans son égocentrisme, ou simplement en se contentant de ce que l’on est et de là où l’on est. Il faut sortir de soi, avancer, se mettre en marche, se risquer en ne se contentant pas de ses petites certitudes et de l’acquis.

Ensuite, il faut voir, voir quelque chose. Or la seule réalité que l’on puisse voir dans notre texte, (à part les disciples), c’est le Christ. Ce qu’il faut donc, c’est chercher à voir le Christ, et comme lui-même dira : « qui m’a vu a vu le père » (Jean 14:9) cela revient à essayer de voir Dieu à travers le Christ. Et C’est cela le seul endroit où le Christ peut demeurer, Dieu, car Jésus demeure dans le Père, et le Père demeure en lui.

Des disciples, il est dit « qu’ils vinrent et qu’ils virent ». Ce qu’ils ont vu donc, c’est Dieu à travers le Christ, ils découvrent la foi dans ce qu’il y peut y avoir de plus éternel et fort dans leur vie. « Et ils demeurèrent près de lui ce jour là », Dieu est l’inconditionné, l’éternel, ce qui ne peut être abattu par rien, il est au delà de tout, au delà de tout ce qui dans ce monde peut venir et disparaître. S’attacher à Dieu, c’est attacher sa vie à un rocher inébranlable nous communiquant sa force et son invulnérabilité.

Notre foi est ce lien avec ce Dieu éternel, c’est garder dans son cœur un peu de cet amour de Dieu que rien ni personne ne peut détruire ou remettre en cause, et où que l’on soit, dans quelque situation que l’on soit, personne ne peut nous retirer ce Dieu d’amour habitant en nous. Et jusqu’à notre dernier souffle, quoi qu’il arrive, Dieu sera toujours notre ami, notre tendre père toujours à nos côtés comme source de paix, d’amour et de confiance.

Ainsi le Christ donne de quoi demeurer éternellement, que ce soit par son message qui peut structurer notre vie et lui donner une dimension durable de transmission, que par la présence de Dieu qu’il annonce et montre comme étant pleine d’amour et de proximité dans nos vies. Ainsi s’illustre la bonne nouvelle annoncée par Esaïe et reprise dans la première épître de Pierre : « l’herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de Dieu (ou son amour) demeure éternellement » (Esaîe 40:6-7 et 1 Pierre 1:24). Et cette « parole », c’est le Logos qui s’incarne en Jésus Christ.

Et puis le texte précise que les disciples trouvent cette demeure « ce jour là ». Cette mention du jour est intéressante. Certes on peut comprendre ce jour comme la lumière qui s’oppose à la ténèbre du doute, de la peur et de la mort, en trouvant le Christ on trouve la lumière, ainsi qu’il le dit toujours dans le même évangile de Jean : « Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » (Jean 12 :46).

Mais on peut aussi comprendre cette mention que les disciples demeurent avec Jésus « ce jour là » comme une limitation, ce n’est que ce jour là qu’ils demeurent. Et ce peut être aussi rassurant pour nous, parce que la foi n’est pas toujours au plus haut, et nous avons parfois dans le cœur cette présence invincible de Dieu nous gardant dans son amour, mais parfois nous pouvons nous sentir coupés de lui. Et donc nous voyons que cela est normal, il n’est pas besoin de rester continument dans la présence de Dieu, l’entrevoir est déjà bien, parce qu’on sait alors que ce lieu de demeure, de repos et de stabilité existe. Avoir au moins un peu de foi à un moment peut suffire à illuminer toute une vie, comme un éclat de lumière qui rompt la dureté de la nuit en permettant de croire qu’elle n’est pas toute puissante.

Et enfin notre texte finit par préciser que cela se passe « à la 10e heure ». Cette mention aussi est curieuse car, en fait, l’heure à laquelle le dialogue a lieu dans la journée n’a aucune importance. A moins qu’il ne s’agisse de faire une référence au nombre 10 qui, lui, renvoie, évidemment, aux dix commandements. A partir de là, on peut l’interpréter de plusieurs manières.

La première et la plus agréable pour nous est de dire que le fait de vouloir suivre le Christ pour demeurer avec lui là où il demeure (c’est à dire dans le Père) suffit à nous propulser directement à l’accomplissement des dix commandements ou à la totalité de la loi. C’est ce que dit en quelque sorte le Christ quand il résume toute la loi par ces ceux seuls commandements d’aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi même. Aller vers le Christ, c’est aimer Dieu, et le suivre, c’est, comme lui aimer même le plus petit.

Ou alors, autre lecture un peu plus exigeante : pour en arriver à voir la lumière du Christ, il faut d’abord être arrivé à la 10e heure, c’est-à-dire avoir obéi aux commandements. Une certaine rigueur dans sa vie personnelle est une base essentielle. Nous ne pouvons nous complaire dans une vie déréglée et prétendre profiter de la grâce de la lumière du Christ. La grâce ne dispense pas de la Loi, ne serait-ce que parce qu’elle nous apprend que nous sommes pécheurs, mais dans tous les cas, la nouvelle alliance repose sur l’ancienne.

Ou encore peut-on dire que la vision du Christ est ce qui permet d’aller plus loin que la 10e heure. La grâce du Christ et tout ce qu’il y a d’éternel en lui et qui demeure permet d’aller plus loin que ce que procure une vie honnête. Le fait d’être à peu près moral, honnête et généreux ne suffit pas à mener à l’accomplissement de la lumière, ni à donner l’éternité, il faut autre chose de plus radical et engageant toute la vie, qui est d’aller, de voir le Christ et ce qui demeure en lui, et d’y demeurer soi-même.

C’est exactement le message qui est dit par Jésus au jeune homme riche, celui-ci dit qu’il avait accompli tous les commandements, mais Jésus lui dit : « il te manque encore une chose : va, vends tout ce que tu as et suis moi » (Luc 18:22). La recherche du Christ, le suivre et demeurer en lui est ce qui permet de découvrir les vérités éternelles et donne l’accomplissement d’une vie droite.

Aller vers le Christ, vers l’Evangile, découvrir soi-même ce qu’il y a en lui, quant à sa vie et son enseignement, c’est là qu’est l’essentiel. Ensuite aller le voir soi-même pour vouloir y demeurer, « Afin que vous demeuriez en moi et moi en vous... », c’est ainsi que nous pouvons nous-mêmes demeurer dans la grâce et trouver ce qui demeure éternellement.

 

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Jean 1:35-39

35Le lendemain, Jean était encore là, avec deux de ses disciples ; 36il regarda Jésus qui passait et dit : Voici l’Agneau de Dieu. 37Les deux disciples entendirent ces paroles et suivirent Jésus. 38Jésus se retourna, vit qu’ils le suivaient et leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui dirent : Rabbi – ce qui se traduit : Maître – où demeures-tu ? 39Il leur dit : Venez et vous verrez. Ils allèrent et virent où il demeurait ; ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là. C’était environ la dixième heure.

Psaume 102

Prière d’un malheureux, lorsqu’il est abattu et qu’il présente sa requête devant l’Éternel.

Eternel, entends ma prière !
Que mon cri parvienne jusqu'à toi
Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse
Le jour où j'appelle
Écoute-moi !

Viens-vite, réponds-moi !
Mes jours s'en vont en fumée
mes os comme un brasier sont en feu
mon cœur se dessèche comme l'herbe fauchée
j'oublie de manger mon pain
à force de crier ma plainte
ma peau colle à mes os !

Je ressemble au corbeau du désert
à la hulotte des ruines
je veille la nuit
comme un oiseau solitaire sur un toit
le jour mes ennemis m'outragent
dans leur rage contre moi, ils me maudissent

La cendre est le pain que je mange
je mêle à ma boisson mes larmes
Dans ton indignation, dans ta colère
Tu m'as saisi et rejeté
l'ombre gagne sur mes jours
et moi je me dessèche comme l'herbe...

+
Mais Toi, Eternel, tu es là pour toujours !
D'âge en âge on fera mémoire de toi !

[...]
Il a brisé ma force en chemin
réduit le nombre de mes jours
Et j'ai dit : « Mon Dieu
ne me prends pas au milieu de mes jours ! »

Tes années recouvrent tous les temps
autrefois tu as fondé la terre
le ciel est l'ouvrage de tes mains,
Ils passent, mais toi, tu demeures
ils s'usent comme un habit l'un et l'autre
Tu les remplaces comme un vêtement

Toi, tu es le même !
Tes années ne finissent pas !
Les fils de tes serviteurs trouveront un séjour
et devant toi se maintiendra leur descendance !