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Je suis pharisien et pas trop péager!

Prédication prononcée le 16 septembre 2018, au temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

(Prédication empruntée et réinterprétée à Ruedi Bertschi, dans lelivre "prédication: un best of protestant" Labor et Fidès 2015 donnant les textes des lauréats du concours de prédications suisse 2014)

 

La parabole du pharisien et du collecteur d’impôts priant dans le Temple est un grand classique de la critique des pharisiens par le Christ. On sait que le pharisien dit « je te rends grâce que je ne suis pas comme ce collecteur d’impôts, voleur, dépravé etc. » et le collecteur confesse humblement son péché, et que Jésus va promettre la justification au collecteur et le pharisien est renvoyé chez lui lourdement chargé.

Les pharisiens sont souvent critiqués par Jésus, on les présente aux enfants des écoles bibliques comme étant des juifs intégristes voulant appliquer la loi à la lettre, contents d’eux, jugeurs et intolérants. Mais pour bien comprendre notre récit, il ne faut pas partir de là en pensant que Jésus dit une fois de plus du mal de ces méchants, mais au contraire je voudrais là défendre ce pharisien jusqu’à si possible vous le faire aimer.

Et pour cela je commencerai avec moi.

J’ai décidé, il y a presque 40 ans jour pour jour de suivre le Christ en répondant à son appel. Ainsi en octobre 1978, j’ai vraiment voulu devenir serviteur du Christ, témoin de sa parole. J’ai voulu lui consacrer toute ma vie, être de ces hommes qui se mettent à l’écoute de l’Evangile, le lisent, le méditent pour enfaire la base de leur vie. Cet Evangile, j’ai voulu le prendre pour nourrir mon existance, y trouver tout ce qu’il fallait : ma raison de vivre, ma joie, la consolation, l’espérance, des conseils, un chemin de vie, un idéal... Et pour cela j’ai été prêt à tout quitter pour suivre le Christ, renoncer au métier lucratif que me promettait la grande école d’Ingénieur dont j’avais réussi le concours. J’ai sacrifié mes week ends et mes vacances pour m’engager dans le scoutisme, j’ai passé tout mon temps libre à lire tout ce que je pouvais trouver de livres de théolgie. Je me suis engagé à fond dans la foi, la quête intellectuelle, spiriutelle et pratique...

Puis j’ai étudié la théologie, et j’ai alors ajouté de la philosophie pour être sûr d’avoir la rigueur et l’armature nécessaires dans la pensée pour bien comprendre et être un bon serviteur.

Je suis allé ensuite comme pasteur dans ma première paroisse en Normandie. Loin de chez moi. Là, j’ai vécu une vie de jeune... mais sans faire sans la fête, sans coucher à gauche et à droite, j’ai vécu une vie d’ascète, sans boire rien d’autre que de l’eau, sans fumer, sans me droguer ni rien... tout seul dans mon grand presbytère, consacrant tout mon temps à ma petite paroisse, menant une vie exemplaire de chasteté, de tempérance, d’honnêteté et de moralité...

Vous voyez, j’étais absolument dans la position de notre bon pharisien en fait ! Fidèle, scrupuleux, exemplaire. Et je ne le regrette pas. Aurais-je dû être drogué, voleur, dépravé ou fainéant pour être un bon pasteur ? Non ! Il faut donc cesser de dire du mal ou de condamner les phairisens. Pourtant j’ai même culpabilisé à cette époque, parce que, fréquentant des protestants évangéliques, j’entendais leur habitude de « témoignages » : personnes qui racontent leur conversion dans le genre : « avant j’étais voleur, drogué, alcoolique, puis j’ai rencontré Jésus, et ma vie a été changée, alléluya ». Mais moi non. Je n’ai jamais rien fait de mal, j’ai toujours été honnête, bon élève, bon fils, bon étudiant, bon tout... J’ai toujours cru en Dieu, je ne me suis jamais converti, ni jamais « découvert » le Christ parce que je le connaissais depuis ma naissance, et j’ai fait ma prière le soir avant de m’en dormir avant même de savoir écrire. Alors mon témoignage ne vaudrait-il rien ? Ma vie serait-elle sans valeur pour l’évangile ? Je ne crois pas tout de même !

D’ailleurs, ils ne sont pas si mal les phairiens. Même du temps du Christ : ils étaient les meilleurs membres de la communauté juive : ils prenaient au sérieux la Parole de Dieu, ils essayaient de la vivre consciencieusement et d’appliquer leur vie en conformité avec la volonté de Dieu. Cette Ecriture sainte, ils l’étudiaient, l’enseignaient, la recopiaient sans cesse, ils ont fondé des synagogues, des écoles pour les enfants, des cercles bibliques pour les adultes. Et même d’après les historiens, il se pourrait que sans eux nous n’aurions même pas accès aujourd’hui à l’Ancien Testament, ce sont eux qui l’ont transmis. Sans eux la communauté juive aurait sans doute disparu après la destruction du second temple en 70. Sans eux, il n’y aurait même pas eu de Jésus Christ. On le sait aujourd’hui, Jésus était issu de ce milieu des phairisiens, il a été éduqué par eux, il a vécu parmi eux. Jésus était un pharisien en fait.

Quant aux Collecteurs d’Impôts, ils n’étaient pas de simples fontionnaires faisant honnêtement leur travail. Il s’agissait de juifs qui collaboraient avec l’ennemi. La palestine était en effet alors occupée par les romains, comme la France l’était par l’Alllemagne nazie en 1940. Et ces collecteurs d’impôts, ou « péagers », par amour de l’argent collectaient pour l’ennemi les taxes en en gardant une grande partie pour eux. C’était à la fois des collabos et des voleurs, des bandits des traitres, des escrocs, des profiteurs. Et bien sûr, gagnant beaucoup d’argent sale, ils le dépensaient aussi souvent de manière tout aussi sale ce qui fait que les accusations d’adultères et de dépravation qu’on leur faisait étaient souvent justifiées.


• En fait la plupart d’entre nous avons plutot une biographie de pharisien que de collecteur d’impôts ! Et il faut bien le dire, ce n’est pas si mal que ça ! Avec les pharisiens, il a été possible de construire des choses, des synagogues, de les faire vivre, et ça a bien été les pharisiens qui ont donné au peuple son unité, et l’ont sauvé du naufrage total.

Vous donc qui vivez plus une vie de pharisien que de collecteur d’impôts, vous n’avez pas de honte à avoir, au contraire, c’est une chance pour beaucoup : avec vous on peut construire de beaux locaux pour toutes nos activités, grâce à vous, on peut payer un pasteur, avoir les moyens matériels et humains de témoigner, d’agir, d’aider. Et moi, en tant que pasteur, je rends grâce que vous soyez des pharisiens généreux, engagés, fidèles, actifs, dévoués...  Et heureusement que j’ai plein de bon paroissiens qui, comme les pharisiens, s’engagent pour les catéchsimes, les repas de paroisse, faire marcher la vente, les groupes bibliques, l’aide aux chercheurs d’emploi, passer du temps avec les sdf, des musiciens, des bonnes volontés qui gèrent nos locaux ou simplement mettent le courrier sous enveloppes. Et même si l’Evangile veut nous rendre sympathique ces crapules de collecteurs d’impôts dépravés, ce ne sont pas les voleurs, les débauchés, les menteurs, les hypocrites ou les drogués que j’engage pour être chefs scouts. Je ne prends pas des skinheads néonazis pour faire le catéchisme. Je ne profite pas d’argent sale, de la prostitution ou de la mafia pour rénover notre temple. Non, sans pharisiens, rien ne marcherait dans notre paroisse et elle n’existerait même pas !

Alors pourquoi le pharisien s’en sort-il si mal dans notre histoire ? Ce pharisien dont je dis du bien depuis 10 minutes, pourquoi ? Soyons bien attentifs, nous autres pharisiens !

Le texte le dit clairement, c’est parce qu’il s’est montré méprisant des autres, méprisant de ceux qui n’ont pas la même conduite que lui, pas les mêmes qualités. Jésus ne reproche pas au pharisien d’être pieux, engagé, ni de donner beaucoup, mais de juger et de mépriser les autres en en pensant du mal.

Or c’est là la tentation des personnes engagées : se croire à cause de son comportement, de ses engagements supérieur aux autres, et mépriser, rejeter, et même déshumaniser ou ne plus voir ceux qui ne sont pas aussi bien.

Cette critique du pharisien n’est donc pas pour charger encore ceux que l’on croit déjà mauvais et hypocrites, mais plutôt pour montrer le risque qui menace ceux qui précisement sont déjà plutôt bien. C’est donc un défi pour nous qui sommes globalement plutôt des gens biens, des personnes bien habillées, et bien intégrées dans la société, mais entourés de mendants, de réfugiés, ou simplement de personnes qui n’ont pas notre valeur, de matérialistes, d’égoïstes, d’arrivistes sans foi ni loi, sans engagement ou sans générosité...

Certes, c’est bien de faire le bien, mais ce n’est rien si cela se fait au détriment de notre relation aux autres. Par delà la question de savoir si nous sommes des citoyens honnêtes, le Christ nous invite a réfléchir sur le lien, la relation que nous avons avec celui ou celle qui n’est pas aussi honnête et bien inséré dans la société que nous. Si notre bonne moralité devient un prétexte pour mépriser, rejeter ou nous couper des autres, alors notre bon comportement ne vaut rien. La tentation sectaire de rester entre soi, entre gens « biens », et de penser que tous ceux qui ne sont pas aussi méritants que nous ne devraient même pas faire partie de notre société est un danger. Ce qu’il faut, c’est faire le bien sans en tirer d’orgueil, sans mépriser personne, sans gujet qui que ce soit, et sans même se laisser décourager pr ceux qui ne font rien ou qui font moins que nous. Juste être fidèle à son Seigneur, humblement et sans jugement des autres.

Et puis autre défi : ne jamais penser qu’en faisant ainsi le bien nous mériterions quoi que ce soit. Il y a un danger de la bonne conscience, et du sentiment de se croire au dessus des autres, que Dieu devrait certainement nous récompenser, ou de penser que les autres nous devraient tout parce nous sommes plutôt dans le bien. Mais même si nous avons tout fait bien, nous devons nous rappeler que nous ne sommes que des « serviteurs inutiles » comme dit le texte de l’Evangile. Ce « inutile » de nos traductions étant évidemment calamiteux. Un serviteur, même s’il n’a pas de mérite est néanmoins fort utile, mais le mot utilisé là signifique dans l’ancien Testament « particulièrement humble », « sans mérite ». Et il est vrai que quoi qu’on ait fait, il y a toujours et encore beaucoup à faire, tant de choses qu’on aurait pu faire mieux, de personnes que nous aurions pu aider, écouter, accompagner. Ainsi notre texte nous pousse non pas à ne pas être pharisien, mais à ne pas être un pharisien « hypocrite ». Le but n’est pas de devenir mauvais et dépravé comme le péager, mais de savoir faire le bien sans orgueil et sans se croire supérieur à qui que ce soit, toujours dans l’humilité du serviteur qui fait ce qu’il peut de tout son cœur pour son maître qu’il aime.

On ne peut donc comprendre ce texte qu’en aimant ce pharisien, en s’identifiant à lui, sinon on tomberait dans le paradoxe exprimé par un joli petit texte qui est un bref poème d’Eugène Roth (traduit de l’allemand) intitulé « le saut » :
Un homme regarda une fois, de plus près,
l’histoire du pharisien qui remercie Dieu plein d’hypocrisie
parce qu’il n’était pas un collecteur d’impôts.
Dieu soit loué ! s’écria-t-il dans sa vanité,
je ne suis pas un pharisien !

C’est un retournement intéressant : celui qui dirait : « Dieu merci je ne suis pas un pharisien », tomberait dans la mise en garde du Christ. Il ne faut donc pas lire trop rapidement notre parabole en se disant qu’elle ne nous concerne pas parce que nous ne serions pas « pharisiens » !

Nous sommes des pharisiens plein de qualités et même de mérites. Assumons le joyeusement et avec reconnaissance tant que cela ne nous mène pas à mépriser les autres. Et que nous rappelions que nous sommes aussi tous pécheurs et ne pouvons vivre non pas de nos mérites mais seulement de la grâce de Dieu. Heureux celui qui simplement s’en remet à Dieu.

 

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Luc 18:9-14

9Il dit encore cette parabole pour certaines personnes qui se persuadaient d’être justes et qui méprisaient les autres : 10Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était Pharisien, et l’autre péager. 11Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont accapareurs, injustes, adultères, ou même comme ce péager : 12je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus. 13Le péager se tenait à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais se frappait la poitrine et disait : O Dieu, sois apaisé envers moi, pécheur. 14Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre. Car quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé.

 

Luc 17:7-10

7Qui de vous, s’il a un serviteur qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs : Viens tout de suite te mettre à table ? 8Ne lui dira-t-il pas au contraire : Prépare-moi le repas, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi, tu mangeras et boiras. 9Aura-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ? 10Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.

 

Matthieu 7:1-5

1Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés. 2C’est du jugement dont vous jugez qu’on vous jugera, de la mesure dont vous mesurez qu’on vous mesurera. 3Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? 4Ou comment dis-tu à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, alors que dans ton œil il y a une poutre ? 5Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors, tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère.