La résurrection du fils de la veuve de Naïm

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Prédication prononcée le 17 avril 2016, au Temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

Jésus ressuscite un enfant, à nous cela nous semble extraordinaire, mais pour les gens de la Bible non, il y a en effet d’autres exemples dans l’Histoire sainte de fils unique d’une veuve qui est ressuscité. Il y en a même deux en particulier très célèbres dans l’Ancien Testament : la résurrection du fils de la veuve de Sarepta en (1 Rois 17:8-24) par le prophète Elie, et son successeur Elisée fera un miracle pratiquement semblable avec la résurrection du fils de la Sunamite (2 Rois 4:8-37). Donc Jésus fait là un geste qui est un message : il est le continuateur d’Elie et d’Elisée, il est aussi grand qu’eux, il est le nouveau prophète. C’est d’ailleurs bien ce que comprend la foule, puisqu’elle dit à la fin : « un grand prophète s’est levé ». Les juifs croyaient en effet que depuis l’exil à Babylone, l’Esprit saint ne soufflait plus, qu’il n’y avait plus de prophète, Dieu avait parlé à Moïse, puis par les prophètes, mais ils pensaient que c’était terminé. Ils avaient donc clos le canon, la liste des livres saints, et pour eux la religion consistait à appliquer ce qui avait été dit. Mais voilà que le message qu’envoie Jésus, c’est que l’esprit se remet à souffler, et que de nouveau un prophète est présent en lui, avec une nouvelle parole, et une nouvelle puissance de Dieu qui peut opérer parmi le peuple.

Ce miracle est donc un message clair pour dire qu’il est prophète comme Elie. Mais même si le récit a de nombreux parallèles avec ceux du livre des Rois, il y a aussi des différences importantes qui montrent que le paradigme a changé, on n’est plus tout à fait dans la même théologie, la même conception de Dieu et de son mode d’action dans le monde.

La première différence notable est la brièveté du récit du Nouveau Testament : six versets, au lieu de 16 pour Elie et de 29 pour Elisée. Et puis la procédure de Jésus est infiniment simplifiée, en fait réduite à son minimum. Pour guérir l’enfant, Elie doit recourir à toute une pratique très compliquée et Elisée aussi : aller dans la chambre haute, s’allonger de tout son long sur l’enfant, mettre ses mains dans ses mains, faire de nombreuses prières à Dieu, et quand l’enfant se réveille, il éternue sept fois... Ici, rien de tout cela, juste une parole : « Jeune homme, lève-toi » et l’enfant ressuscite. Cela montre que le christianisme est comme une sorte de judaïsme simplifié, dépouillé de tous ses rites et ses gestes pour garder la seule puissance de la parole. Cela, les Réformateurs l’ont bien compris, et ils ont voulu à juste titre faire revenir l’Eglise à la pureté de la parole en dépouillant le culte de tous les gestes que la tradition avait accumulés par rites et sacrements divers. Le culte protestant, c’est la puissance de la parole, la parole qui donne la vie et qui relève ; les gestes, les rites, les symboles, ne font qu’embrouiller et détourner de la seule puissance de vie qui est dans la parole de l’Evangile du Christ, c’est tout.

Une autre particularité, c’est que la veuve n’est présentée comme n’ayant aucun mérite. La veuve de Sarepta était formidable, elle avait la foi, elle avait agi pour le prophète, et la Sunamite aussi, elle avait accueilli Elisée généreusement. C’est pour cela d’ailleurs que les prophètes demandent à Dieu de guérir leur fils. La veuve de Naïm, elle, n’a rien fait de particulier, elle n’a aucun mérite. Il n’est même pas dit qu’elle ait la foi. Souvent quand Jésus guérit il dit : « ta foi t’a sauvée », ou dans le récit qui précède juste le nôtre, il guérit le serviteur d’un centenier romain (qui est aussi un fils ressuscité dans d’autres évangiles d’ailleurs), et là Jésus s’extasie sur les qualités du centenier qui semblent être la cause de la guérison : « jamais en Israël je n’ai trouvé une aussi grande foi ». Là, la veuve n’a pas de foi particulière, aucune qualité visible, elle ne demande même rien, et Jésus guérit son fils. C’est l’illustration de la grâce la plus radicale venant de Dieu et qui est de sa propre initiative sans mérite aucun de notre part. C’est Dieu qui sauve par la grâce seule.

Et pourquoi Jésus va-t-il agir ? Non parce qu’il y aurait une demande ou un mérite, mais simplement par ce qu’il compatit, « il fut ému de compassion » comme disent nos traductions, en fait verbe utilisé est beaucoup plus fort, littéralement il faudrait dire : « pris aux entrailles », « pris aux tripes » par cette douleur à laquelle il assiste. Et c’est pour ça qu’il agit, tout simplement, parce qu’il est bouleversé devant cette souffrance. On a la même chose d’ailleurs dans le récit de l’Exode, l’Eternel YHWH dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu son cri à cause de ses oppresseurs, car je connais ses douleurs. Je suis descendu pour le délivrer » (Exode 3:7ss). Là aussi, ce Dieu YHWH est extraordinaire, il ne dit pas qu’il va libérer son peuple parce qu’il se serait montré particulièrement fidèle, ni sous condition qu’il lui obéisse, mais simplement parce qu’il a vu sa souffrance. C’est une bonne nouvelle absolument essentielle : Dieu n’est pas un Dieu indifférent et froid, il n’est pas un personnage lointain, ni un juge ni un rétributeur, c’est un Dieu proche, qui nous aime, qui nous comprend, qui compatit et partage notre souffrance. Ce n’est donc pas la parole seule qui compte, mais aussi cette conception d’un Dieu proche, familier, tendre, un Dieu qui n’est pas là pour juger ou punir, mais pour aimer et guérir. La Réforme a d’ailleurs promu ce Dieu que l’on peut tutoyer et qui est pour nous à la fois comme un père et une mère.

Jésus d’ailleurs fait un détour pour aller rejoindre le cortège funèbre, il est montré au début de l’histoire en tête d’une foule joyeuse allant vers Naïm, il croise la foule en deuil, et il va se dérouter pour aller vers les plus éprouvés. Et même, il est dit : « il toucha le cercueil ». C’est là le seul geste en fait. Et ce n’est pas un geste symbolique, il est réel et par là il devient impur selon la loi juive. La Torah dit en effet (Nb 19:16) que celui qui touche un mort ou un cercueil doit être considéré comme impur et donc exclu au moins pour un temps de la société. Jésus accepte donc de se faire impur avec l’impur de se faire blessé avec le blessé, de pleurer avec celui qui est triste, et même de mourir avec celui qui meurt.

Et même il transgresse la loi juive pour cela, parce qu’un juif ne devait pas toucher un cercueil. Mais peu importe les convenances, les lois de la bienséance bourgeoise ou religieuse, Jésus transgresse les règles pour aller vers celui qui est le plus éprouvé. Cela doit être une leçon pour nous dans nos Eglises, que la priorité n’est pas la règle morale, et même religieuse, dite dans la « parole de Dieu » dans la Torah, l’Evangile ou les Epîtres, mais le fait d’accueillir le prochain qui est exclu et qui en a besoin, quitte à se faire indigne avec les indignes. Notre Eglise, ne devrait pas être mue par des principes, mais être prête même à transgresser ses principes au nom de l’amour pour accueillir ceux qui sont les plus faibles et aller vers eux.

Cette idée, Jésus va la pousser à bout en se chargeant même de toute la misère du monde : il est l’« agneau de Dieu qui porte le péché du monde ». Jésus est venu à nous, il s’est chargé de toute notre misère et il va même en mourir sur la croix.

Ce Dieu qui pleure avec celui qui pleure est un Dieu tendre qui compatit. C’est important, mais cela ne nous sauve vraiment que parce qu’il ressuscite, parce qu’il s’imprègne de tout ce qui est douleur, souffrance et mort en nous, comme une éponge, mais que lui n’est pas terrassé par ce mal, au contraire, il le surmonte, le vainc, et en sort avec nous si nous voulons bien nous accrocher à lui.

Jésus est sur le chemin de Naïm, c’est-à-dire sur le chemin du bonheur, des délices puisque c’est ce que signifie ce mot de « naïm », il est en route vers les délices, mais croisant ceux qui sont dans le malheur, et qui, eux sortent de Naïm la délicieuse pour aller vers la mort, il se déroute, il renonce à son propre délice pour aller avec le cortège des malheureux. Mais donc il ne fait pas cela pour couler avec les malheureux. Il va certes mourir avec les pauvres, mais il va ressusciter, vivre et amener à la vie ceux qui sont avec lui.

Cette résurrection du fils de la veuve de Naïm est donc plus que le retour à la vie d’un individu plus ou moins anonyme, il s’y joue la résurrection du « fils unique ». Or c’est ainsi que Jésus lui-même est souvent appelé. Il est le « fils unique » : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3 :16). L’enjeu, c’est donc que Jésus lui-même ressuscite et c’est parce qu’il a vaincu la mort que nous savons que rien ne peut nous séparer de la vie et de l’amour qui nous sont donnés par Dieu en Jésus Christ.Mais si l’on veut s’intéresser à l’événement lui-même dont parle le texte, il faut regarder de plus près. En effet, tel quel, il nous est difficile de nous identifier à l’un des personnages. Aujourd’hui, nous n’attendons pas du Christ ressuscité qu’il réanime nos morts physiques, et donc pour voir dans ce texte une bonne nouvelle pour aujourd’hui, il faut faire un petit travail symbolique.
Ce travail n’est pas aisé à faire parce que la psychanalyste Françoise Dolto a fait une lecture psychanalytique du récit qui est si pertinente qu’il est difficile de s’en défaire. Son idée (dans L’Evangile au risque de la psychanalyse), c’est qu’on voit là représenté une relation mère-fils trop fusionnelle et qui étouffe le fils. Cela sans doute aggravé par le fait qu’il n’y a pas de père et que donc toute l’affectivité de la mère est reportée sur son enfant qui prend d’une certaine manière la place du père et sur qui tombe la responsabilité de la famille. Il n’y a donc pas de tiers dans la relation mère-fils qui devient une sorte d’œdipe insoluble qui empêche l’enfant de vivre sa vie. Jésus parvient à régler le problème par la parole, il libère la parole, parle à l’enfant et le fait parler. Le texte dit aussi qu’il « ordonne » à l’enfant, il se pose là comme le père qui lui manque, il lui donne la référence paternelle qui lui manquait pour le structurer. Puis il l’appelle « jeune homme » et non plus « enfant », il le fait donc grandir et pourra le rendre à la mère non plus comme une partie d’elle même mais comme un être séparé d’elle et qui peut vivre. Nous voyons donc là la force de la parole qui guérit.

Cela est certainement juste mais ne peut suffire comme lecture de notre texte. Tout le monde n’est pas une mère célibataire avec un enfant unique à élever, or ce texte doit être une bonne nouvelle pour tous. Il faut donc trouver une autre clé.

On peut trouver une piste dans l’évocation du nom de la ville : « Naïm ». Cela signifie, nous l’avons vu « belle », « charmante », « délicieuse », et c’est le qualificatif donné à la fiancée du Cantique des cantiques (Cant. 7:7) et aussi au fiancé d’ailleurs : (Cant. 1:16). Si donc la femme sort de Naïm, c’est qu’elle cesse d’être cette belle charmante du Cantique des cantiques. Et en effet, elle est veuve, elle n’est plus la « charmante » de personne. Mais cela va plus loin parce que le Cantique des cantiques : donne la relation entre la belle et son fiancé comme une image de la relation entre l’homme et Dieu. Ce thème courra d’ailleurs dans toute la Bible. Nous sommes appelés à nous unir à Dieu dans une relation fidèle et féconde pour que naisse de nous du bien offert au monde, (comme Marie fécondée par Saint Esprit donne naissance à Jésus). Jésus se présente comme l’époux, et Paul nous dira : « je vous ai fiancés à un seul époux, pour vous présenter à Christ comme une vierge pure » (2 Cor. 11:2). Cette femme qui est veuve est donc l’image de celui qui se retrouve tout seul dans la vie parce qu’il n’a plus de Dieu, elle a perdu la foi ! Et son fils meurt, ce qui veut dire qu’elle perd sa capacité à transmettre, à donner. Se coupant de Dieu, d’un idéal, d’une ouverture vers l’Autre, elle tombe dans un égoïsme qui la coupe des autres, elle se retrouve seule, condamnée à vivre seulement pour elle-même en n’ayant rien d’autre à attendre que sa propre mort.

Jésus va lui permettre de se remettre en chemin. La première chose qu’il dit c’est : « ne pleure pas ». Ce n’est pas pour dire qu’il ne faudrait jamais pleurer quand on est dans le deuil, mais qu’il ne sert à rien de pleurer sur soi-même. Ce « ne pleure pas » doit être compris dans le sens de « ne désespère pas ». Voilà ce que lui dit Jésus : ne te résigne pas, ne renonce jamais. Tu peux vivre, tu peux trouver du bonheur, tu peux redevenir Naïm : belle et charmante. Cesse de gémir, de « chialer » comme on dirait vulgairement, et croit, avance, bats toi.

Et la foule là dedans ? Elle n’est pas sans importance, on voit que la femme qui a perdu le sens de sa vie n’est pas seule au monde, il y a des gens autour d’elle, certes, mais ils sont aussi prompts à enterrer son fils, ces prétendus amis ne lui sont en fait d’aucun réel secours, ils enterrent aussi vite son espoir, ce n’est qu’une mondanité qui l’entraîne dans la mort et hors de la ville.

Jésus va d’ailleurs « arrêter » cette foule, et cela en touchant le cercueil. C’est le seul geste de Jésus, nous avions dit que tout était parole dans ce récit, pas tout à fait donc, mais ce geste n’est sans doute pas un geste un peu rituel comme s’il fallait des gestes en plus de la parole. Par ce geste, il montre qu’il faut  « toucher du doigt » la réalité qui nous menace, regarde en face son problème et ne pas le minimiser, il faut apprendre à l’accepter pour pouvoir le dépasser. En cela nous retrouvons la psychanalyse dont l’action de parole participe au travail qui consiste à regarder en face ce que l’on est et son histoire pour pouvoir l’assumer et reconstruire dessus. Il faut donc laisser de côté les autres, ne pas se préoccuper d’eux, et tout en connaissant son problème et ses faiblesses continuer à croire que l’on peut encore vivre et apporter quelque chose au monde. Que notre fécondité spirituelle n’est jamais condamnée, quelle que soit la situation.
Jésus va remettre en vie sa capacité à s’ouvrir aux autres, il va revitaliser sa fécondité en lui disant : « je te le dis », et c’est aussi en se mettant à l’écoute de cette parole du Christ de l’Evangile en se laissant remuer par cela qu’on peut retrouver la vie et la capacité à donner de la vie.

Et disions nous, il faut que par ce même mouvement le « fils unique », c’est-à-dire Jésus ressuscite. Il faut donc que le Christ ressuscite en nous, et s’il revit en nous, alors nous revivons avec lui. Se mettre à l’écoute de la parole du Christ, être attentif à ce   « je te le dis », c’est pouvoir réveiller ce Jésus de la foi qui sommeille en nous, ce Dieu qui s’est endormi dans notre vie et qui semblait ne plus rien pouvoir apporter. Mais on peut réveiller sa foi, réveiller son Dieu endormi.
Et alors nous pouvons inverser le mouvement et ne plus être dans la foule de ceux qui sortent de la ville, de la beauté, des délices, pour aller vers la mort comme un troupeau de panurge, mais aller dans la foule de ceux qui vont entrer dans Naïm la délicieuse par la porte qui est le Christ pour louer Dieu se réjouir et transmettre plein de vie, de joie, de paix, de délices au monde entier. Dans toute la Judée et même au-delà comme dit le texte, ce que nous dirions en disant : apporter de la vie autour de nous, et même au loin.

 

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Luc 7:11-17


Et le jour suivant, il alla vers une ville appelée Naïm, et allèrent avec lui ses disciples et une foule nombreuse.
Or il arriva que comme il s’approchait de la porte de la ville, on en sortait un défunt, fils unique de sa mère qui était veuve, et une foule nombreuse de la ville l’accompagnait.
Or Jésus voyant cela, fut pris aux entrailles sur elle et il lui dit : ne pleure pas !
Et s’approchant, il toucha le cercueil. Les porteurs s’arrêtèrent.
Et il dit : jeune homme, jeune homme, je te le dis, sois levé.
Et le mort s’assit, et commença à parler, et il le donna à sa mère.
Ils prirent crainte tous et ils glorifièrent Dieu disant qu’un grand prophète s’est levé en nous, et que Dieu est venu visiter son peuple.
Et cette parole sortit dans toute la Judée à propos de lui et dans toute la contrée.