Le serpent de bronze

 

Prédication prononcée le 24 février 2019, au temple de l'Étoile à Paris,

par la pasteure Florence Blondon

 

Vous savez sans doute que nous proposons actuellement une série de catéchismes pour adultes, les mercredis soirs. Une des questions qui ressurgit à chaque fois est : pourquoi lire encore l’Ancien Testament ? Ou autre variante, pourquoi a-t-on gardé l’Ancien Testament, pourquoi le Nouveau Testament ne l’a pas supplanté ?

Je ne vais pas répondre directement à la question, mais plutôt essayer de vous sensibiliser à ce que l’on nomme « l’intertextualité », ou comment des textes se font-ils écho ? Comment des récits sont-ils en fait la réécriture, l’interprétation de textes, de récits plus anciens ? Pour cela je vais vous dévoiler un peu les coulisses de la préparation d’une prédication, afin de voir comment on peut passer de l’étude au sens.

Le dialogue de Jésus et de Nicodème dans l’Évangile de Jean ne peut en réalité se comprendre que si l’on connait l’histoire des serpents de bronze qui se trouve chapitre 21 du livre des Nombres. Et ce même passage du livre des Nombres fait écho à la Genèse et il est repris dans le livre des Rois. Et certainement le sens est aussi à rechercher dans les effets de résonnance entre ces textes….

Si vous êtes déjà aller en Jordanie, vous avez certainement vu cette immense croix sur le Mont Nébo. Croix et serpent reliant ainsi deux textes bibliques, celui de Jean et des Nombres. Car le premier nous relate non pas un serpent sur une croix mais bien sur un bâton, un étendard, et le texte de Jean fait le lien explicite avec le livre des Nombres et nous oriente sur une réflexion autour du thème de l’élévation. Finalement cette iconographie est en elle-même une prédication. C’est d’ailleurs ce que l’on trouve également dans le chrisme du panneau en bois du cœur de notre église de l’Étoile.

Mais avant d’aller plus loin, petit point sur le livre des Nombres qui est bien plus qu’un dénombrement. D’ailleurs le titre hébreu est beaucoup plus parlant : « dans le désert » et en effet nous sommes dans le désert, lieu de l’épreuve et de l’expérimentation par excellence. Ce livre peut sembler assez rébarbatif, pourtant c’est là que bien des évènements importants se jouent : la condamnation du peuple à errer 40 ans dans le désert (Nb 14,32-33), la condamnation de Moïse à mourir dans le désert (Nb 20), la mort de Myriam, puis d’Aaron, et notre épisode se situe juste après la mort de ce dernier. Cet épisode est le dernier où l’on entend la plainte du peuple sur son sort. Ces gémissements récurrents dès la sortie d’Égypte. Ces rébellions sont certainement la marque de fabrique de ce temps du désert. Mais pour la première fois ils s’en prennent non seulement à Moïse, mais à Dieu en personne : « 5Le peuple s'impatienta en route, parla contre Dieu et contre Moïse ». Ainsi le peuple dans le désert se met à maugréer non seulement contre Moïse mais aussi contre Dieu. Ils trouvent leur vie bien trop difficile. Il faut dire qu’ils tournent en rond depuis trop longtemps, et voilà qu’à nouveau il va leur falloir faire un détour qui va les retarder dans leur longue marche pour l’entrée en terre promise.

 

1.   Le serpent ambigu

C’est ici qu’entre en scène un personnage bien connu des lecteurs de la Bible : le serpent. Pour les ophiophobes comme moi ; le serpent est le symbole de l’effroi, du mal, mais dans le Proche Orient Ancien, c’est plus complexe, c’est beaucoup plus ambigu. Il suffit de penser au Caducée cet attribut du Dieu Hermès qui servait à guérir et qui aujourd’hui est le symbole du corps médical. Ainsi, le serpent est à la fois symbole de vie et de mort, de sagesse et de chaos. Comme il disparait en hiver et réapparait au printemps, il suit le cours des saisons, et cette « renaissance » en fait le symbole de la fécondité. Sa capacité à muer, et aussi interprétée comme régénérescence. Mais la frayeur de ses morsures en fait également une des figures de la mort. Et dans notre épisode on retrouve l’ambiguïté du serpent : ils sont ceux qui tuent, mais un serpent est aussi le symbole de la guérison.

 

2. Regarder le mal en face

On pourrait dire qu’à nouveau les hébreux déversent leur venin. Le fléau qui apparaît alors est complètement en lien avec leur paroles, il n’a rien d’extérieur au mal commis, il en est le résultat : venin contre venin : ce sont les serpents qui viennent les mordre et les blesser à mort. Ces serpents sont le reflet du mal qui les ronge, ces paroles venimeuses contre leur sauveur.

Mais c’est lorsque la mal va tous les décimer, qu’ils se souviennent qu’ils ont un sauveur et, se tournent vers Moïse pour demander la guérison. Et ce symbole du serpent, du mal par excellence, va pourtant pouvoir leur sauver la vie. C’est par l’élévation de celui qui les mord aux pieds qu’ils vont pouvoir ne pas mourir. C’est le sens de l'exposition du serpent : Moïse ne va pas faire comme si rien ne s'était passé, ne va pas opérer un "pardon à bon marché", sans aucune prise de conscience de la part du peuple. En plaçant le serpent sur un étendard il va inverser le sens, mais il n’efface rien. Au contraire en prenant pleinement en cause la faute commise, finalement il expose la faute, le serpent venimeux. C’est en regardant en face la faute que l’on peut la réparer. Regarder l’effroyable en face regarder ce qui nous fait peur, ce qui nous dégoute et aussi notre propre venin. La guérison ne peut avoir lieu que si le peuple a le courage de regarder le mal en face. La guérison aujourd’hui encore passe par cette prise de conscience de ce que nous avons souffert et de ce que nous avons fait souffrir aux autres. Regarder face à face le mal commis, mais aussi le mal subi c’est ce que nous propose ce passage du livre des Nombres. Mais, cette sortie de crise grâce au serpent dressé sur un étendard est la réponse à une crise bien précise. Elle n’est en rien une idole définitive. Il y aura encore des difficultés, des erreurs, des fautes et le peuple devra être prêt à accueillir d’autres moyen de guérison.

C’est pour cette raison que dans le livre des Rois, Ezéchias va briser le serpent de bronze. Il était devenu une idole. Car les serpents qui mordent les pieds sont la conséquence des dérives humaines dues au manque, à la vie dans un le lieu hostile, le désert. Mais en période d’opulence, comme celle dans laquelle règne Ezéchias, d’autres tentations nous guettent, et la guérison n’est pas à attendre d’une vieille recette, d’une idole morte. Il faut que le peuple et son roi aient aussi le courage de regarder en face le mal, qui prend d’autres visages, et de combattre ce mal, avec de nouvelles armes. Et de découvrir que le saut ne peut venir que de Dieu.

 

 3. Ne pas rester à raz de sol, à raz d’humus

 Car le serpent sauveur est dressé, il nous invite à regarder vers le divin. Ne pas nous contenter de notre humanité, accepter que nous sommes faillibles, que nous devons faire face à notre finitude, ou plutôt à nos finitudes, dans le temps mais aussi dans nos capacités. Le serpent évoque notre humaine tentation de vivre à ras de terre, d’humus, en nous nourrissant de cet humus. Et cette tentation de vivre à raz de sol, c’est tout à fait en lien avec le serpent de Genèse 3. Et nous constatons de nombreux échos entre les deux textes, il est question de nourriture. Et le serpent se trompe sur Dieu, il le pense jaloux et méchant, alors que dès le commencement il montre son amour en créant un monde « bon ». Et quelles sont les paroles du serpent ; se tromper sur Dieu et se prendre pour ce mauvais Dieu, et donc ne plus avoir besoin de Dieu donc symboliquement c’est rester le regard porté sur le sol, uniquement sur l’humain, se croire autosuffisant, ne pas avoir le désir de s’élever et reconnaitre notre besoin de Dieu. Le peuple oublie et se centre uniquement sur ces besoins physique et oublie notre besoin de spirituel.

 

 

4. La confession du péché

Mais ici il y a un glissement certain par rapport à Genèse c’est que le peuple a le courage de reconnaitre sa faute : « nous avons péché », et là il demande à Moïse d’intercéder auprès de Dieu pour éloigne « le serpent », il s’agit bien du serpent de Genèse 3, le tentateur qui veut les inciter à ne pas s’élever. En hébreu il existe plusieurs noms pour désigner le serpent, et le serpent de bronze est le même que celui de la Genèse. Il y a donc changement de nomination pour le serpent mais aussi pour Dieu. Dieu qui redevient l’Eternel, le Dieu d’Israël, de leur Dieu personnel. Le peuple redécouvre la relation privilégiée avec leur Dieu, le Dieu qui les a libérés de la servitude égyptienne. Ils comprennent alors leur faute. Ils opèrent ce travail d’introspection qui leur permet de découvrir leurs failles. Ce mouvement d’introspection permet de découvrir en nous ce qui cloche qui nous permet de nous tourner vers Dieu, car lui seul peut nous délivrer de notre médiocrité, de nos désirs de toute puissance, de croire que l’effort ne fait pas partie de la vie, Dieu seul peut nous révéler à nous-même. Et pour sauver les hébreux il se sert de ce signe qu’est le serpent, et il en fait non le signe de la mort, mais de la vie. Le signe, c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’Évangile de Jean, Évangile des signes. Le mot miracle est absent cela nous invite justement à nous orienter autrement, à être acteur de notre salut.

 

5. La croix lieu de l’élévation et de la révélation

Dès l’ouverture de son évangile, Jean focalise notre regard sur la croix : « 14Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut, de même, que le Fils de l'homme soit élevé, 15afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. 16Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. 17Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »

Il s’agit ici du dialogue entre Jésus et Nicodème, passage essentiel dans l’Évangile, mais aussi dans la Bible, car ici le pardon nous est annoncé avant la croix, et surtout il est question non de mort, mais de naitre à nouveau. Il est question d’amour, de l’amour de Dieu pour nous. Et c’est seulement lorsque nous sommes capables de recevoir, d’accepter l’amour de Dieu que nous pouvons comprendre que la mort n’est jamais la fin, que l’amour est toujours plus fort. Au désert le peuple ont eu des serpents en réponse à leur venin, et ce sont ceux qui sont capables de contempler le mal face à face, qui sont guéris. Et la croix nous dit que nous avons à contempler notre humanité avec toute son ambiguïté. Et surtout être capable de contempler au-delà et découvrir l’amour de Dieu pour nous. Mais la croix n’est pas une idole, elle est le lieu où nous pouvons contempler le mal commis et le mal subi. Le mal que nous sommes enclin à commettre à cause de notre humanité. Le mal que les humains ont mis en œuvre et qui ont conduit Jésus au supplice.

 

Le Christ est venu nous parler d’amour, mais ce message n’a pas été reçu. Et la croix est le lieu de l’élévation où nous sommes invités à regarder notre humanité. Car c’est bien un homme qui est cloué sur la croix qui nous montre l’humanité dans ce qu’elle de plus abject. Mais sur la croix nous pouvons aussi voir tout l’amour de Jésus pour les siens.  Mais derrière cette croix nous percevons la résurrection, c’est-à-dire que nous ne sommes jamais condamnés à ne faire que le mal, et que le mal que nous subissons n’est jamais la fin. Nous pouvons choisir l’amour. La guérison est toujours et encore possible, la naissance nous est promise, et la vie est toujours plus forte que les puissances de mort qui sont à l’œuvre dans le monde et dans nos existences. Et comme dans le désert, les hébreux ont été sauvés tout de suite, nous sommes sauvés dès aujourd’hui, si nous pouvons élever notre regard vers Dieu, nous détacher de nos bassesses, et contempler, recevoir son amour. 

 

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Genèse chapitre 3 versets 1 à 5

1Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que l'Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? 2La femme dit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. 3Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas, sinon vous mourrez.4Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez pas du tout ! 5Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal.

 

Nombres, chapitre 21 versets 4 à 9

4Ils partirent de la montagne de Hor par le chemin de la mer des Joncs, pour contourner le pays d'Édom. 5Le peuple s'impatienta en route, parla contre Dieu et contre Moïse : Pourquoi nous avez-vous fait monter hors d'Égypte, pour que nous mourions dans le désert ? Car il n'y a point de pain et il n'y a point d'eau, et nous sommes dégoûtés de ce pain méprisable. 6Alors l'Éternel envoya contre le peuple les serpents brûlants ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. 7Le peuple se rendit auprès de Moïse et dit : Nous avons péché, car nous avons parlé contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de nous le serpent. Moïse pria pour le peuple. 8L'Éternel dit à Moïse : Fais-toi un (serpent) brûlant et place-le sur une perche ; quiconque aura été mordu et le contemplera, conservera la vie. 9Moïse fit un serpent de bronze, et le plaça sur la perche ; et si quelqu'un avait été mordu par un serpent et regardait le serpent de bronze, il conservait la vie.

 

2 Rois, chapitre 18 versets 1 à 7

1La troisième année d'Osée, fils d'Éla, roi d'Israël, Ézéchias, fils d'Ahaz, régna comme roi de Juda. 2Il avait vingt-cinq ans lorsqu'il devint roi et il régna vingt-neuf ans à Jérusalem. Le nom de sa mère était Abi, fille de Zacharie. 3Il fit ce qui est droit aux yeux de l'Éternel, entièrement comme l'avait fait David, son père. 4Il fit disparaître les hauts lieux, brisa les stèles, coupa le poteau d'Achéra et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fait, car les Israélites avaient jusqu'alors brûlé des parfums devant lui : on l'appelait Nehouchtân. 5Il mit sa confiance en l'Éternel, le Dieu d'Israël ; et parmi tous les rois de Juda qui vinrent après lui ou qui le précédèrent, il n'y en eut pas de semblable à lui. 6Il fut attaché à l'Éternel, ne s'écarta pas de lui et observa les commandements que l'Éternel avait prescrits à Moïse, 7et l'Éternel fut avec lui. Il eut du succès dans toutes ses entreprises.

 

Évangile selon Jean, chapitre 3 versets 13 à 17

13Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel .14Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut, de même, que le Fils de l'homme soit élevé, 15afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. 16Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. 17Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.