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Nul n'est prophète en son pays

 

Prédication prononcée le 3 février 2019, au temple de l'Étoile à Paris,

par le pasteur Louis Pernot

 

« Nul n’est prophète en son pays » dit Jésus, c’est devenu un proverbe connu, et dans la version de Luc, cela apparaît dans une sorte de combat de lieux communs : « médecin, guéris toi toi-même », lui dit-on, ce à quoi il répond : « nul n’est prophète en son pays », on pourrait continuer : « tel est pris qui croyait prendre », « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », « pierre qui roule n’amasse pas mousse »... Mais quel intérêt peut-il y avoir dans ce dialogue ?

On pourrait l’interpréter en disant que donc les Galiléens sont des incrédules... Mais c’est sans doute faux en général et sans intérêt pour nous. On peut le lire historiquement : cet épisode où Jésus est mal reçu dans sa terre natale de Nazareth se trouve dans les trois évangiles synoptiques, et on peut bien croire qu’il s’agit là de quelque élément biographique réel de Jésus. Pourquoi pas, mais comment pouvons nous en faire un enseignement pour nous aujourd’hui ?

Ce que l’on voit, ce sont des gens qui sont proches de Jésus, qui bénéficient de sa présence et de son enseignement, mais en fait Jésus ne leur apporte rien. Il est même incapable de faire parmi eux des miracles. Ce qui doit s’entendre dans le sens qu’il ne parvient pas à changer leur vie, à renouveler leur existence et leur donner un souffle neuf. Or nous pouvons nous identifier à ceux là : en effet, pour la plupart, nous connaissons bien le Christ, il nous est familier, par notre culture familiale, ou simplement parce que nous sommes dans une société chrétienne de partout et depuis longtemps, et parfois il peut nous sembler en effet que le Christ dans notre vie n’est pas « actif ». Il ne change rien, ne nous dit plus grand chose, et ne nous apporte pas vraiment d’extraordinaire. Comment faire pour échapper à cette triste situation ? Ce texte nous donne plusieurs pistes de réflexion.


D’abord, on peut entendre plus littéralement le « nul n’est prophète en son pays » en ce que le Christ ne peut être reçu comme tel que comme un étranger. Il y a un danger quand on le considère comme un familier. Quand on croit trop bien connaître le Christ, ou l’Evangile, on risque de ne plus voir l’extraordinaire puissance de vie qui s’y trouve et de les mépriser. Cela ne menace pas le nouveau converti qui découvre la puissance de l’Evangile, mais le chrétien de longue date, celui qui l’est de naissance, voire de tradition familiale. Il y a un danger de l’habitude, un risque de chute quand on considère le Christ simplement comme faisant partie des meubles, quand il devient une dimension de notre éducation, de notre culture, de nos valeurs à laquelle nous sommes habitués, comme un tableau de famille accroché au mur auquel on ne fait plus attention. Quand le Christ devient trop familier, il ne dérange plus, et c’est là que la situation devient dangereuse pour la foi.

Il faut que le Christ reste un étranger si nous voulons avoir une foi vivante et efficace en nous, que nous nous laissions surprendre, déranger, choquer par un Christ, par un évangile qui garde pour nous une valeur de nouveauté et d’extériorité. Certes, les évangiles, on croit les connaître, on pense qu’il n’y a pas besoin de les lire ou de les relire parce qu’on en sait tout... Mais justement c’est faux. On n’en connaît qu’une partie, et finalement bien peu. Evidemment on connaît (à peu près), la parabole du semeur, celle du bon samaritain, les béatitudes... mais l’Evangile est bien plus complexe que les quelques textes que l’on apprend aux enfants à l’école Biblique. Sinon, les théologiens professionnels ne continueraient pas de publier des livres et des livres pour commenter, étudier chaque évangile, et continuent de se laisser interroger et questionner par eux.

Finalement, nous avons tous le risque de nous comporter comme ces familiers de Nazareth quand nous disons que le Christ, nous le connaissons bien, l’Evangile aussi, et que tout cela fait partie de notre culture familiale intégrée. Il ne suffit pas de se dire « protestant » ou « chrétien » pour en vivre véritablement. « Chrétien » n’est pas une nationalité héritée qui nous permettrait d’avoir sans rien faire une proximité avec le Christ. Si notre foi n’est que ça, le Christ ne nous fera pas grand-chose, et c’est dommage, il peut faire infiniment. Il faut avoir la curiosité d’aller chercher plus loin, de regarder le Christ avec un regard neuf, de relire l’Evangile sans a apriori, et d’accepter de se laisser interroger, surprendre, questionner par des textes qui nous sont comme étrangers.

Le fait est que le Christ n’est pas là pour nous conforter dans ce que nous sommes, mais pour nous faire avancer toujours plus loin dans notre vie. Si le Christ n’est plus qu’un oreiller, notre foi est en danger, sur un oreiller, on dort, et une foi qui s’endort est une foi qui meurt. En fait, la foi meurt comme on meurt de froid. Dante ne s’y s’est pas trompé, lui qui a fait du plus profond lieu de son enfer un lieu non pas où il y aurait des flammes, mais au contraire du froid. Quelqu’un qui meurt de froid simplement s’engourdit et s’endort. Ce n’est pas douloureux, mais fatal ! On sait que pour aider quelqu’un qui est en train de périr ainsi, il faut le secouer, le gifler, le forcer à bouger, à se lever afin que tout se remette en mouvement. Il en est de même pour la foi, si on veut qu’elle ne s’endorme pas, il faut qu’elle soit stimulée, réveillée, dérangée même.
C’est le rôle que joue la Bible, et aussi la prédication du pasteur. Certes, il y a dans l’Evangile de belles paroles réconfortantes, mais aussi beaucoup de passages qui questionnent, dérangent ou nous remettent en cause, et c’est bien. C’est comme ça que la Bible nous fait vivre. Lire l’Evangile, ne n’est pas sans cesse rester centré sur les quelques passages que nous aimons bien, mais accepter d’entrer en dialogue avec ce texte difficile. C’est ainsi que la lecture la plus profitable de l’Evangile n’est pas, pour quelqu’un qui le découvrirait de lui demander de chercher les passages qu’il aime bien, mais plutôt de relever ceux qui lui posent une question. On entre alors dans un débat qui lui, est source de vie. La prédication du dimanche du pasteur va aussi dans ce sens : elle ne vise pas à obtenir un accord unanime de tous les fidèles rassemblés, mais de les stimuler, les réveiller et leur redonner des questions qui les aideront à continuer eux-mêmes leur propre chemin. Celui qui aurait écouté une prédication et qui dirait que c’était là tout ce qu’il pensait déjà aurait simplement perdu son temps en venant ! Il y a une part de provocation dans la prédication, dans celle du pasteur évidemment, mais plus encore dans celle du Christ, enseignement qui est bien plus complexe que ce que nous croyons souvent. Le Christ nous bouscule, il nous aiguillonne, nous interroge, nous remet en cause, et c’est très bien. Avec lui nous restons sans cesse en mouvement, obligés de couper les racines qui nous maintiennent immobiles. Ce n’est certainement pas très confortable, mais éminemment source de vie et de joie.

C’est aussi en cela que la vie d’Eglise est importante, vivre avec d’autres, se confronter à eux, c’est accepter la difficulté de s’exposer à l’altérité et c’est créateur. Cela va à l’encontre des réseaux sociaux contemporains qui s’évertuent à ne nous montrer en priorité que des gens qui pensent comme nous près de chez nous. C’est sans doute confortable et rassurant, mais entretient une idée fausse que tout le monde penserait comme nous, ce qui est évidemment faux. Toute vérité est dialectique et s’exposer avec écoute et attention à une opinion qui n’est pas exactement la sienne, (comme quand on va au culte ou qu’on fréquente des frères et des sœurs différents de soi), on s’approche d’une vérité juste et ouverte au monde. A ne s’exposer qu’au même, on finit par tourner en rond et empêcher les autres de faire leur propre chemin.

Il en est comme dans la vie courante d’une pile électrique, pour que la lumière soit possible, il faut qu’il y ait deux pôles, un plus et un moins. Avec seulement des pôles plus, point de lumière. La Bible fait avec nous ce dipôle qui permet de faire jaillir une lumière entre elle et celui qui s’y expose.

Le Christ, l’Evangile doivent donc garder pour nous cette altérité dérangeante parfois difficile à intégrer, mais à laquelle il est vital que nous nous exposions sans cesse au risque de nous étouffer dans la redondance d’un même qui se répète dans notre vie sans aller nulle part. Il faut avoir le courage de sortir de soi-même pour aller plus loin. C’est le sens étymologique du mot « extase » : ek-stasis en grec signifie « se tenir hors de » hors de soi, ailleurs... Nous sommes en ce sens appelés à l’extase mystique, à l’image d’Abraham qui prend pour lui cette parole « va, quitte ton pays... va vers le pays que je t’indiquerai ». Et Abraham part, quitte le chez lui, le confort et l’habitude pour aller sur un chemin dont il ne sait pas très bien où il mène, mais il pressent que c’est le chemin de la vie.  Et il a raison !

Le salut n’est pas le fait d’être arrivé quelque part, même pas dans un éventuel état de perfection, mais c’est de quitter là où on est pour se mettre en mouvement, et avancer avec le Christ comme moteur. C’est lui qui nous emmène, sans aucun mérite de notre part sur un chemin de vie, de joie et de paix.


Nous sommes donc invités à accueillir cette étrangeté du message du Christ qui nous entraîne à devenir nous-mêmes étrangers, étrangers à nos habitudes, au train-train quotidien, étrangers au monde matérialiste qui fait tout pour nous prendre au piège dans son immobilisme. La version de Luc insiste particulièrement sur ce point en montrant qu’en fait, le Christ ne peut opérer des grandes choses que chez les étrangers, et il donne deux exemples allant dans le ce sans dans l’Ancien Testament. Il y a donc un danger quand on se croit bien établi, quand on se pense chez soi, ou propriétaire du Christ. La Bible aime bien les étrangers, elle invite souvent à se considérer comme tels. En particulier avec le Décalogue, dans le commandement du Sabbat, celui-ci est justifié en disant au peuple de se rappeler qu’il a été étranger en Egypte. Ainsi toutes les semaines, le jour du Seigneur, nous sommes invités à nous considérer comme des étrangers. De même, dans le Deutéronome, on trouve la recommandation, pour celui qui vient se présenter devant l’Eternel, de se présenter en disant ce que certains appellent le credo d’Israël : « mon père était un araméen errant » (Deut 26). C’est-à-dire précisément un étranger non établi.

Il est toujours dangereux de se croire établi, de se considérer comme chez soi et possédant la terre. Nous sommes tous étrangers et voyageurs sur cette terre. Nous ne possédons vraiment rien de matériel puisque nous quitterons cette terre sans rien emporter. Celui qui croit que son être est attaché à quelque propriété se trompe profondément. Il faut se rappeler que de toute façon notre vie n’est qu’un passage, une buée qui apparaît et disparaît. Toute tentative de chercher une once d’éternité en attachant notre vie à du matériel est une absurdité. Le seul moyen de bien vivre notre existence, c’est d’assumer son côté dynamique, et de lui imposer un mouvement encore plus rapide que celui que les années qui passent nous imposent. Et du coup, au lieu de d’être victime du changement (du monde, de la société, du vieillissement de notre corps), on peut avancer dessus comme le surfeur prend la vague en allant latéralement plus vite qu’elle, faute de quoi il sera renversé par elle. Mais notre monde moderne n’aime pas le changement, on voudrait que rien ne change. Que nous ne vieillissions pas, que la terre reste absolument à la même température au degré près, que notre pays ne connaisse aucune présence de personnes qui n’étaient pas là hier, et que tout reste comme c’était autrefois. Mais c’est impossible ! Il faut comprendre que le changement, n’est pas une mauvaise nouvelle pour celui qui en fait le principe même de sa vie. La Bible en tout cas ne privilégie jamais l’immobilisme, ni le conservatisme. Elle invite à se mettre en marche, à s’arracher de là où l’on est installé pour prendre le risque de la liberté. Ainsi le peuple était installé en Egypte, il doit prendre le risque apparemment inconfortable de partir cheminer dans le désert. Il doit quitter ses marmites pleines de viande, certes, mais il avance vers la Terre Promise.

Se rappeler qu’on est profondément étranger partout où l’on est l’attitude fondamentale qu’il faut garder pour pouvoir accueillir une réalité nouvelle. De toute façon, un chrétien est toujours un étranger où qu’il soit parce qu’il ne se définit jamais pas le lieu où il habite. Sa nationalité, c’est « chrétien », pas d’ici ou de là. Le Chrétien doit même garder cette étrangeté qui lui permet d’avoir toujours une distance critique par rapport à son milieu, son pays, et les différents groupes dans lesquels il évolue. C’est une ouverture essentielle sans laquelle le Christ n’a plus rien à dire et ne peut plus rien faire. Ainsi le Psaume 87 dit-il : « Certes, c’est en Philistie, à Tyr ou en Nubie, que tel homme est né. Mais on peut dire de Sion : « En elle, tout homme est né ». ».

Et l’Evangile contribue à approfondir en nous ce sentiment d’être étranger. En effet l’étranger a de nombreuses qualités qui l’approchent de la grâce : c’est peut-être ça la qualité spirituelle représentée par l’étranger, c’est qu’il ne prend rien comme un dû, il sait qu’il n’est pas chez lui et que tout est grâce. Les compatriotes de Jésus réclament une action de sa part, comme un droit, L’indigène, se croit chez lui, propriétaire d’un chez lui qu’il doit défendre contre l’autre qui est l’étranger et qui vient le déranger, il croit que tout lui est dû et rejette les autres. Il se croit installé et voudrait que rien ne change. Celui qui est dans cet état d’esprit, le Christ ne peut rien lui apporter. L’étranger, au contraire, n’a pas d’idée préconçue, il prend le pays comme il est et est ouvert à tout...

Bien sûr, l’essentiel n’est pas d’être politiquement étranger quelque part, c’est un état d’esprit qu’il faut avoir. Comme le dit Paul, il faut « que celui qui possède soit comme ne possédant pas » (1 Cor 7:30), et que l’indigène, sache se préoccuper d’autre chose que de garder son pré carré en regardant toujours l’autre et le reste du monde comme une menace, qu’il sache attendre tout comme une grâce et pas un dû, et alors des merveilles peuvent lui advenir.

 

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Marc 6:1-6

1Jésus partit de là et se rendit dans sa patrie. Ses disciples le suivirent. 2Quand le sabbat fut venu, il se mit à enseigner dans la synagogue. Ses nombreux auditeurs étaient étonnés et disaient : D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? Et comment de tels miracles se font-ils par ses mains ? 3N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? Et il était pour eux une occasion de chute. 4Mais Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. 5Et il ne put faire là aucun miracle, sinon guérir quelques malades en leur imposant les mains. 6Et il s’étonna de leur incrédulité.

 

Luc 4:16-30

16Il se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et entra, selon sa coutume, dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture, 17et on lui remit le livre du prophète Ésaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il était écrit :
  18L’Esprit du Seigneur est sur moi,
  Parce qu’il m’a oint
  [Pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ;]
  Pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ;
  Il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance,
  Et aux aveugles le recouvrement de la vue,
  Pour renvoyer libres les opprimés,
  19Pour proclamer une année de grâce du Seigneur.
20Puis il roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Les yeux de tous, dans la synagogue, étaient fixés sur lui.
21Alors il se mit à leur dire : Aujourd’hui cette (parole de l’) Écriture, que vous venez d’entendre, est accomplie. 22Et tous lui rendaient témoignage, admiraient les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche et disaient : N’est-ce pas le fils de Joseph ? 23Jésus leur dit : Certainement, vous me citerez ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; tout ce qui s’est produit à Capernaüm et que nous avons appris, fais-le ici dans ta patrie. 24Il leur dit encore : En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. 25C’est la vérité que je vous dis : Il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu’il y eut une grande famine sur tout le pays ; 26et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, si ce n’est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon. 27Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et cependant aucun d’eux ne fut purifié, si ce n’est Naaman le Syrien.
28Ils furent tous remplis de fureur dans la synagogue, lorsqu’ils entendirent cela. 29Ils se levèrent, le poussèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie afin de le précipiter en bas. 30Mais lui, passant au milieu d’eux, s’en alla.

 

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